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29 août 2015 6 29 /08 /août /2015 09:56
Les prophéties d’Albert le libertaire…

Oui Albert Camus a la réputation d’être un libertaire. A cause de « l’Homme révolté ». Je trouve que c’est un peu court. Parce que « l’Etranger » c’était déjà libertaire. Ou anarchiste si vous n’avez pas peur des mots. Je vous reproduis le début :

« Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. » Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier ».

Ça suffira pour commencer. Puisqu’on a déjà l’essentiel. Et d’abord le « télégramme ». Parce qu’aujourd’hui, on ne se parle plus on se télégraphie. Voyez les caissières des supermarchés, pardon les « hôtesses de caisse ». Et la première partie de l’Etranger est rédigée en style télégraphique. Dans la seconde partie, quand Meursault est en prison, on retrouve le langage poétique, parce que la prison est « noble » (L.F Céline). Bon, vous avez compris l’intuition géniale d’Albert Camus ? J’ai dit « géniale » et je maintiens le mot. Parce que, dans ce télégramme, on voit les ravages de l’écriture simplifiée. On voit que le pauvre Meursault est perdu dans le temps : « Aujourd’hui », « peut-être hier » et « je ne sais pas ». D’autres termes sont très intéressants : « l’asile ». L’asile est psychiatrique, l’asile fait devenir fou. L’asile fait perdre les repères dans le temps et dans l’espace. Mais on n’en est pas encore là. En attendant, Camus se livre à une critique du langage : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués ». Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier. Camus manifeste ici une clairvoyance, (peut-on dire une « voyance » ?) inhabituelle. Mais ce n’est pas tout. Albert Camus s’interroge aussi sur les formules de politesse. La politesse n’est pas une vertu.

Continuons avec le texte :

« L’asile de vieillards est à Marengo, à quatre-vingts kilomètres d’Alger. Je prendrai l’autobus à deux heures et j’arriverai dans l’après-midi ».

Ainsi la méconnaissance du temps fait perdre la notion de réalité dans l’espace. L’espace devient complexe. Les quatre-vingts kilomètres nécessitent de prendre l’autobus et ensuite on entre dans le futur. Ainsi le télégramme contribue à désorienter Meursault. Plus loin, mais à la même page du livre, on apprend que le narrateur a un « patron ». Même qu’il n’a pas « l’air content ». Les patrons ne sont jamais contents. Continuons : « Je lui ai même dit : « ce n’est pas de ma faute ». Il n’a pas réponduC’était plutôt à lui de me présenter ses condoléances. Mais il le fera sans doute après-demain, quand il me verra en deuil. » J’ai isolé les mots condoléances et deuil parce que le patron a besoin des signes officiels de la mort, sinon il ne comprend rien, ou il refuse de comprendre. Le patron ne sait pas qu’il va mourir. Le patron croit que les patrons sont éternels.

Bon, je vois que vous comprenez, parce que vous êtes intelligent. Tous les lecteurs de ce blog sont intelligents. Avant la lecture, ou après la lecture du blog. Le blog de la chanteuse Elisabeth rend intelligent, il est fait pour ça.

D’ailleurs je vous donne la fin de la première page de l’Etranger. La voici :

« Après l’enterrement, au contraire, ce sera une affaire classée et tout aura revêtu une allure plus officielle. »

Les abrutis ont besoin qu’on leur explique, mais pas vous. Vous voyez de vous-même que les mots les plus importants sont « affaire classée » et « allure plus officielle ».

Et vous saisissez pourquoi : la société dans laquelle nous vivons n’a pas besoin des vieux. Elle les préfère enfouis dans l’Etat Civil. Enfouis à jamais. (Que les vieux soient dans une affaire classée. Bien à leur place dans leur petit cercueil.) Et ceux qui sont les complices de cette société ne comprennent que les textes « officiels ».

Je ne pars pas en vous abandonnant. Je rappelle que l’Etranger constitue encore la meilleure vente de Gallimard en 2014. Ce roman, que Camus appelle un récit, occupe toujours la première place du classement français, parmi les cent meilleurs livres du 20ème siècle. Et le Cercle Norvégien du livre l’a classé en 2002, parmi les cent meilleurs livres de tous les temps.

Ah mais je sais être sérieux ! Vous pouvez me croire sans crainte.

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