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23 avril 2016 6 23 /04 /avril /2016 11:50
ROLLAND HENAULT : INTERVIEW EXCLUSIVE

Rolland, vous allez sortir le 4 mai un nouveau livre (*), qui sera le quarantième, je crois. Vous avez écrit des milliers d’articles dans des dizaines de journaux, des textes, des chansons, des poésies, des conférences… Il est impossible de tout recenser aujourd’hui. Quel bilan faites-vous de votre carrière d’écrivain ?

Je n'ai pas eu de carrière d'écrivain, contrairement à plusieurs autres crétins, qui font torcher leurs livres par des nègres. Mais j'ai participé à plusieurs journaux, dont celui que j'avais créé avec des copains, "Le Provisoire", qui m'a valu des plaintes pour «injures », diffamation envers l'Armée française, par le ministre soi-même. Ce fut le début d'une longue liste de condamnations, (cinq si j'ai bonne mémoire, car j'ai une vocation de repris de justice. Mais pour de nobles raisons). Par ailleurs, j'ai participé à plusieurs journaux honteusement populaires : "Rouge" du trotskiste Alain Krivine, l'Echo du Centre, qui fut une survivance du communisme égalitaire. Et puis d'autres feuilles plus ou moins anarchistes, l'Union Pacifiste, et un hebdo dissident du "Monde Libertaire", et qui s'intitulait fièrement "Le Libertaire" (sans le Monde). Je n'ai d'ailleurs pas très bien compris ce qui les différenciait… J'ai eu le soutien de la bande de Charlie Hebdo (Cavanna, Cabu, Reiser, Tignous, Siné) avant que ça ne devienne à la mode, de se faire abattre à l’explosif...

Rolland, ce nouveau livre est très personnel. Je dirais aussi qu’il a une résonance mystique. Bien qu’il ne soit pas dépourvu d’humour. Il affiche même un certain panache, à l’image de l’autre personnage du livre, Gérard Depardieu. Etes-vous d’accord avec ce bref résumé ?

Et pourquoi voudriez-vous que les dieux ne croient pas en moi ? Ce que vous appelez une "résonance mystique", pourquoi je n'y aurais pas droit? Je parle directement avec Dieu, je suis comme Gérard Depardieu, d'ailleurs appelez-moi Rolland Hénault-DeparlagrâcedeDieu. J'ai moi-aussi le panache de Cyrano, je lui ai volé cet objet rare pendant qu'il s'amusait à débiter ses tirades… Pour le mysticisme je ne crains personne. C'est parce que je crois en Dieu, mais Dieu ne croit pas en moi ! Je m'interroge toujours pour savoir ce qu'il me reproche. Je suis plein de prières (surtout de "prières d'insérer"). Sinon je suis docile comme un enfant de Choeur…

Que faire d'autre, sinon avec panache ?

Seul, l'art, peut nous combler. Et même infiniment mal. Je suis toujours à la recherche de l'infini dans l'espace et dans le temps. C'est une fatalité qui me poursuit. Ferré peut-être vu comme un mystique.

Rolland, nous sommes en 2016 et tous les gens lucides s’accordent à dire que la civilisation française est presque décimée. Vous qui avez été aussi professeur de lettres, comment expliqueriez-vous à un jeune qui n’en a pas connaissance, le rayonnement qu’a eu notre culture dans le passé ? Et l’extrême tristesse des gens qui l’ont connue et qui la voient s’éteindre ?

Nous sommes en pleine décomposition de cette civilisation chrétienne, qui fut une civilisation fraternelle. A ce sujet il est opportun de lire le "Précis de décomposition" de Cioran. Je souscris entièrement à votre remarque.

La civilisation française est en train de mourir. Et c'est presque désespérant… Mais le seul salut est dans la poésie, dans l'Art. Le rayonnement de la culture française a duré pendant des siècles. Le Moyen Age, et bien avant… Le siècle de Rabelais et le siècle des auteurs dits "classiques". Puis, les Romantiques, le mouvement Dada, il est indécent de jeter tout ça dans les poubelles de l’histoire... Je me sens toujours professeur de lettres… toujours professeur de tout… c'est parce que je suis en possession d'une culture, et qu'elle rassemble beaucoup d'auteurs apparemment contradictoires...

Rolland, on emploie beaucoup aujourd’hui le terme « libéral-libertaire ». Il définit la génération des soixante-huitards arrivés au pouvoir, qui ont encouragé le libéralisme économique en même temps que la libération des moeurs. Quel regard portez-vous sur cette société, vous qui avez défendu toute votre vie des idées « libertaires » ?

Le terme "libéral-libertaire". Ou encore "Bourgeois-Bohême" ("Bobo"). Il y avait beaucoup de traitrises dans les affirmations, les inscriptions sur les murs de 68.

Le terme « libéral libertaire » : c'est une escroquerie ! Le libéralisme ça ne consiste pas à laisser les plus riches aliéner les plus pauvres. Les soixante-huitards sont les plus écoeurants. Il suffisait de leur montrer un petit pouvoir, et ils se jettent dessus.

Je ne sais pas trop ce que c'est que la "libération des moeurs". Pour ma part c'était l'autogestion qui me paraissait intéressante. Mais je ne crois plus que les hommes soient faits pour affronter ce néant…

Je reste près des pacifistes, mais sans illusion. Les hommes ne sont pas prêts pour le pacifisme.

Rolland, si vous deviez donner à un jeune les clefs d’une « instruction » digne de ce nom, que lui conseilleriez-vous de lire, de voir ou d’écouter ? Et même si les conseils sont rarement suivis, quelle attitude lui conseilleriez-vous d’adopter?

J'éviterais les conseils, mais je pourrais suggérer de lire les auteurs marginaux, les maudits, comme Louis Ferdinand Céline. Auparavant, j'aurais lié la littérature à l'histoire. L'une ne va pas sans l'autre. Donc, mais ce sont de simples suggestions, je m'efforcerais de les persuader de l'utilité de la chronologie. Je remonterais à la Bible… les textes fondateurs de la civilisation occidentale sont contenus dans la Bible, Ancien et Nouveau Testament. Mais il faudrait aller très doucement. Observer les préceptes de Montaigne dans les Essais. Montaigne est contre l'école, il est favorable au précepteur. Bien sûr c'était pour les riches, l'enseignement individuel. Mais je pense qu'on ne peut pas s'instruire quand on est une bande de cons. Montaigne écrit: "Il est bon qu'il le (son disciple) fasse trotter devant lui pour juger de son train". Je ne crois pas possible de transmettre les connaissances autrement. Depardieu a eu la chance de rencontrer des "bergers" comme dans la Bible. Ni Depardieu ni Montaigne n'auraient supporté la vie en collectivité. J'ai fui l'école en classe de Première, j'ai fui le lycée d’Issoudun... A un moment, je ne tenais plus en place. J'ai pu lire les vrais auteurs, comme Rimbaud, comme Giono, comme Céline, comme Bernanos, parce que ces auteurs n'avaient pas de préjugés… Ils avaient le courage d'obéir à leurs instincts… En plus Rimbaud écrivait ce qu'il voyait, c'était un visionnaire, il utilisait le langage interdit...

Rolland, vous êtes né dans une ferme de la Champagne Berrichonne en 1940. Vous en êtes parti pour travailler, faire des études, voyager. Vous avez habité dans d’autres villes et connu d’autres milieux. Et pourtant, c’est dans cette ferme que vous retournez, avec ce livre. Comment expliquer qu’un si grand détour puisse vous ramener vers votre lieu de naissance?

Ce n'est pas très original, c'est mon attitude personnelle. J'y vois une adaptation du Voyage d'Ulysse qui revient à Ithaque, mais ce n'est pas prémédité de ma part… Naître dans une ferme c'est pas original du tout. Mais naître dans une ferme, on dit maintenant une "ferme-école", on apprend à vivre avec les animaux, les vaches, les chèvres, les chevaux, les chiens, les chats, la basse-cour, les coqs les poules, les pintades, et les souris, les rats… dans les granges… J'ai toujours quitté ma ferme natale avec beaucoup de regret, voire du désespoir, mais en sachant que j'allais y revenir un jour. J'en étais parti pour travailler. Garder les vaches constituait un programme qui variait selon les saisons. Je crois que les laboureurs étaient plus heureux que les salariés d’usine... Ils vivaient en harmonie avec les saisons… on goûtait aux joies de l'hiver, au réveil du printemps, à la splendeur des automnes, on faisait l'apprentissage des "Travaux et des Jours" comme Hésiode l'avait prescrit, ensuite il fallait participer aux vendanges…. on rédigeait tout ça à la manière de Louis Pergaud, et de Maria Chapdelaine, selon Louis Hémon, et on suivait les jours et les nuits, avec un intérêt d'autant plus vif qu'on avait l'illustration sous les yeux, sous le nez, ça nous entrait dans le corps… Et la fête nationale était doublée du début de la moisson. Ah! Dieu, comme on était réjoui, ravi, c'était du "ravissement" comme dans les textes sacrés. Et bien sûr ce retour au lieu de la naissance s'accompagnait d'une curiosité à l'égard des filles, on cherchait à voir "l'Origine du monde" selon Gustave Courbet...Tout travail scolaire était un déchirement, je n'ai pas trouvé d'autre mot. Car les maîtres d'école accompagnaient les saisons et le Tour de France venait nous conduire à bicyclette et on donnait des noms aux vaches qui étaient des noms de coureurs cyclistes. Et bien sûr on tuait le cochon, on égorgeait les poulets… mais on se rendait pas compte de la douleur des bêtes… Et puis il y avait les saisons, le grand gel en janvier, les premières violettes en mars avril...Tenez j'arrête ici… vous trouverez ça dans le livre, car Gérard Depardieu est un vrai paysan… Il en a les manières, la voix, les gestes.

Après j'ai voulu prolonger ces grandes vacances, et je suis allé en ville, la ville universitaire c'était Poitiers. Et j'étais pion, et, comme il fallait bien se distraire, à Argenton sur Creuse, on cherchait à imaginer des conneries, et j'ai été envoyé en « exil » à Barbezieux, puis je suis revenu à Châtellerault, c'était pratique pour suivre des études supérieures à la Fac de Lettres de Poitiers, et on était en pleine période de l'OAS, et j'étais heureux de ne pas avoir eu recours au piston, j'ai donc obtenu le CAPES écrit et je suis allé passer l'Oral à Jussieu, et j'ai été admis…. et le jury m'a félicité et j'étais connement heureux… ensuite je suis allé à Tours, parcours classique, et j'ai été nommé à Châteauroux et je n'en suis sorti que pour faire de l'enseignement en prison, (où j'ai connu des vrais bandits, qui n'étaient pas pires que beaucoup de gens "honnêtes"). Mes voyages ont consisté à visiter l'Europe Centrale (la Hongrie, la RDA) et je suis allé avec mon frère aîné en Algérie à deux reprises dans les années 72-75, et plus tard au Liban…. Mon frère aîné pensait que son grand-père lui avait refilé l'atavisme oriental. Il en parlait en disant le "Zouave".

C'est pas très original ce que je vous ai raconté. Mais il faudrait tenir compte de mes acquisitions culturelles.

Toujours les mêmes, de l'anarchisme pur en remontant vers la période de l’après-guerre... on ne choisit pas sa date de naissance....

(*) "GERARD DEPARDIEU ET MOI" de Rolland Hénault - 368 pages - Editions de l'Impossible.

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Publié par ELIZABETH
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