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18 janvier 2020 6 18 /01 /janvier /2020 10:20

Selon une tradition solidement établie dans l’esprit du public, la ceinture de chasteté aurait été un appareillage solide, qui évitait à la femme de sombrer dans la fornication pendant que son mari, chevalier de son état, partait pour la croisade, reconquérir les lieux saints.
Comme je manifestais une certaine perplexité sur la nature et l’éventuelle solidité d’un tel instrument, un parisien, natif de Poitiers comme tous les Parisiens, qui sont aussi de Rodez ou d’Arras, voire de Romorantin, me précisa :
- Va au musée de Cluny à Paris, tu verras, il y en a, des ceintures de chasteté. Instruis-toi un peu, berrichon attardé.
J’y suis allé, de nombreuses fois, à vrai dire, et pas seulement pour les ceintures, mais pour les thermes, pour les tapisseries, pour les scènes de vendanges, retrouvées par Mérimée et par hasard, à... Bourganeuf, au siècle dernier, pour la fameuse licorne, personnage mythologique fascinant.
J’y ai cherché, vainement, les fameuses ceintures, dont la définition est donnée ainsi par le petit Robert : « appareil muni d’un cadenas, et qui entourait tout le bassin ». Au début, on regarde le dictionnaire, c’est du sérieux, recommandé dans les écoles, alors on y croit.
Puis, il n’est pas interdit de réfléchir. Un être humain peut-il survivre dans ces conditions, d’ailleurs imprécises (qu’est-ce exactement que le « bassin » ?) avec ce « cadenas », qui serait si solide qu’il résisterait aux pulsions les plus fortes ?
Et on se dit alors que le petit Robert est bien peu fiable, pour proférer, sans rire, de telles âneries.
Le « cadenas », d’abord, du provençal « cadenat », qui désigne une chaîne, n’est apparu dans la langue française, et dans la réalité, que vers 1540. C’est embêtant, car les Croisades, qui sont supposées avoir vu la prolifération des ceintures de chasteté, ont eu lieu quelques siècles plus tôt. Disposait-on de ceintures sans cadenas ? Mais alors, ça ne servait à rien ?
Je n’insiste pas non plus, par pure charité chrétienne, sur le caractère invraisemblable de cet instrument destiné à protéger la chasteté. Il suppose en effet que les fonctions digestives sont arrêtées définitivement, chez la femme, durant, disons, au moins une année.
C’est beaucoup, même pour des catholiques entraînées au jeûne, à l’abstinence, à la continence, et aux privations de toutes sortes.
C’est même invraisemblable. Alors, au cours de ma énième visite au Musée de Cluny, j’ai vu, enfin, une ceinture. Une ceinture d’abbesse. C’était un objet ordinaire, une ceinture, qui sert à ceindre, c’est-à-dire « entourer », la taille. La fameuse ceinture, à supposer qu’elle ait existé, n’était qu’un symbole. On jurait, sur la ceinture, qu’on resterait chaste. C’est tout. Et c’est au 19ème siècle que le fantasme de la ceinture de chasteté est apparu, avec le goût retrouvé pour le Moyen Age. (Vous savez, c’est très chiant, un prof, on ne devrait pas les laisser en liberté après la retraite, ils continuent de faire des cours à l’humanité normale, bon, excusez, je ne recommencerai pas, promis. Enfin, si je vous ai instruit, c’est quand même bien, non ?)
Ne rêvez donc pas d’équiper votre légitime ou votre maîtresse de cet instrument mythique, les femmes, comme les hommes d’ailleurs, n’étant pas gourmandes de porter ce genre de sous- vêtement métallique. Même Paco Rabane n’a pas osé !

 

ROLLAND HENAULT (dans "Articles" volume 3, Ed. de l'Impossible)

 

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