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6 juin 2009 6 06 /06 /juin /2009 08:46
 

Je marche avec Elisabeth et c’est une marche rituelle et particulièrement savoureuse.

Le lieu, d’abord : Conflans Ste Honorine, dans le département des Yvelines. Mais sur la place de Chennevière, quartier distinct du port fluvial, un panneau continue d’indiquer « Seine et Oise ».

Nous marchons le dimanche, ou, exceptionnellement, un jour férié. Le départ est précédé d’un petit déjeuner (café, tartines avec beurre et confiture) au cours duquel nous échangeons déjà les premières provocations :

- Je me sens particulièrement fort aujourd’hui !

- Je te trouve au contraire une petite mine ! Ca va être dur pour toi…

Elisabeth est la seule personne avec qui je puisse marcher. Elisabeth sait marcher, c’est à dire qu’elle marche exactement de la même façon que moi. Exactement. Autant dire alors que nous ne sommes qu’une seule et même personne.

L’itinéraire est toujours le même depuis dix ans. Il est ponctué, en permanence, d’un dialogue identique, qui comporte tout de même, exceptionnellement, quelques variantes.

Il s’agit donc d’une sorte de théâtre de marche à deux voix.

Le départ est donné rue des Grandes Terres.

Scène première, je n’indiquerai pas les autres :

- On emmène les pébroques ?

- Pas moi, je suis pas un pédé ! (J’ai décidé une fois pour toutes que le parapluie est un attribut de l’homosexuel, et j’ai décidé également de dire toujours « pédé », quoi qu’il arrive, parce que Boris Vian, dans « l’Ecume des Jours » a remplacé, lors du mariage de Chloé et Colin, les « demoiselles d’honneur » par des « pédérastes d’honneur ». Je suis très pointilleux sur la fidélité aux grands auteurs.)

Alors Elisabeth me tend l’un de ses parapluies, le plus masculin des deux :

- Bon l’Alpenstock, je veux bien ! Les alpinistes sont rarement des pédés. On peut pas s’enculer en cordée….même si c’est tentant !…il y a trop de risques…

A ce moment, Elisabeth me tire par la manche ou directement par la peau du bras, soi-disant pour m’éviter d’être écrasé par un véhicule à moteur, en réalité pour me déconcentrer. Ensuite, d’autres remarques, plus facultatives, peuvent ponctuer les cent premiers mètres :

- On est partis trop vite !

Elle ajoute : « Gros ! » (c’est mon nom de marcheur).

A quoi je réponds par une lenteur exaspérante, de façon à provoquer un prolongement à cette intéressante conversation sur la nécessité de partir en choisissant bien le rythme. On arrive ainsi à la traversée de la rue par le « mauvais passage pour piétons ». Car il en existe deux, très rapprochés, mais l’un est bon et l’autre mauvais. C’est comme ça !

Demi-tour, on prend le bon passage.

Suit une remarque rituelle et insultante sur la partie de la chaussée réservée aux « deux roues », chaussée sur laquelle, en dix ans, nous n’avons vu aucun cycliste !

Le ton est donné, la marche sera facile parce qu’elle est rythmée. Je cite quelques moments importants : remarque désobligeante sur le distributeur automatique de carburant :

- 24h sur 24 mon cul, oui ! Il est toujours en panne !

- Et puis c’est plus cher qu’ailleurs !

- Même le gazole il est plus dégueulasse qu’ailleurs !

Cependant nous progressons jusqu’aux enclos des chiens. En réalité un vendeur de véhicules d’occasion qui connaît la malignité foncière de l’être humain et qui a laissé la garde de son entrepôt en plein air à deux solides molosses, qui frétillent de la queue en nous voyant passer. Nous allons bientôt abandonner le centre-ville de Chennevière pour nous enfoncer dans la banlieue de Conflans. Remarques rituelles sur les faignants qui habitent une maison pas finie depuis deux ans et semblent se satisfaire de l’absence d’enduit sur les murs extérieurs :

- Des vrais porcs, ceux-là !

- Pire que ça ! des cochons !

Le dialogue est un peu redondant mais très vite nos remarques portent sur le mauvais entretien du palmier qu’un propriétaire néglige outrageusement.

- Il est bien aussi con que le napoléonien…

C’est Elisabeth qui parle. Je l’approuve en ajoutant :

- Franchement, t’as vu comme c’est moche, sa taule ? En plus, c’est un miteux ! il a des colonnes, deux seulement et toutes maigrichonnes…

- Il pourrait au moins leur donner à bouffer, Napoléon, ce radin….

C’est une excellente plaisanterie qui nous permet d’arriver sans encombres dans la rue des Culs Baillets, que nous prononçons ostensiblement « Culs bâillés », pour bien marquer le fait que les habitants de cette rue le portent constamment entrouvert, leur cul.

Et juste à côté voici le collège Bérégovoy, nous en profitons évidemment pour rappeler que le taux de mortalité est élevé chez les hommes politiques, même de gauche, et un peu douteux.

Mais il faut se magner le fion (expression d’Elisabeth je ne suis pas responsable de ses grossièretés !) car, au détour d’un bosquet voici l’un des sommets mythologiques de cette marche solitaire à deux : Les Tours de la Défense.

La question est simple : va-t-on les apercevoir, oui ou non, bordel ?

Il faut dire que le spectacle (gratuit) est superbe ! La totalité des Tours de la Défense avec, en prime, la Tour Montparnasse et la Tour Eiffel, et Paris, à nous deux, comme disait Rastignac selon Honoré, mais lui il regardait ça depuis Montmartre ou Belleville, c’est amusant les grands génies littéraires nés trop tôt ne verront jamais les Tours de la Défense depuis le Collège Bérégovoy, comme nous, alors comment voulez-vous qu’ils aient notre génie ?

- C’est pas possible ! dit Elisabeth. Ces cons-là n’ont jamais vu les Tours de la Défense…

- Même Molière ne les a pas vues !

- Même Shakespeare…

- Oui, mais là, t’es pas juste, Shakespeare on peut pas lui demander de faire le voyage, surtout à l’époque, pour admirer des paysages qui n’existent pas.

Quand on ne voit pas les Tours de la Défense, on les insulte, très simplement :

- C’est des salopes !

- C’est même des putes !

- Des ordures….nous faire ça à nous !

Nous marchons, cependant, et nous traversons un champ, avec des coquelicots (à la saison) ce qui occasionne des remarques acerbes sur l’emploi excessif des pesticides par les agriculteurs, qui ont ainsi tué l’inspiration des impressionnistes.

Et puis voilà, nous descendons doucement par une sorte de sentier tracé entre des arbres indécis. C’est tortueux à souhait et nous avons le choix entre la « Sente des Anes » et la « Sente des laveuses ». La plaisanterie sur la fente des baveuses sera éliminée au bout d’un an, non pas pour sa grossièreté, mais à cause de sa possibilité de reclassement dans le dictionnaire des idées reçues de Gustave (Flaubert). Notre référence essentielle, car vous avez compris que cette marche est littéraire, culturelle, médisante, sportive, intellectuelle, satanique et j’en passe.

Dans la descente bucolique, nous regardons vers la droite, la Seine, et nous observons les marcheurs d’en bas, qui sont parfois aussi des cyclotouristes.

Nous marchons, et nous médisons. (nous méditons, les deux verbes sont synonymes)

- T’as vu, cet abruti, avec sa terrasse en ciment armé !

- Quand je pense que des types comme ça, ça a le droit d’avoir des chiens !

- On devrait leur interdire les animaux. A force de vivre avec ces tarés, par mimétisme, les chiens perdent leur intelligence !…c’est dégueulasse !

Bien entendu nous ne connaissons pas les habitants de ces maisons souvent très bien exposées, rarement de mauvais goût. Mais c’est un jeu de marcheur, que de médire et de méditer en même temps.

Et puis tout d’un coup, sur le verglas, Elisabeth glisse, effectuant une sorte de roulade involontaire. Pas de mal, elle est souple.

- Vous ruez des quatre fers, chère amie (dans ce cas-là, le jeu consiste à passer au vouvoiement) vous ne tenez pas sur vos pattes, vous les portugaises ! Ca doit être à cause du poil dont vos mollets sont réputés être pourvus…

Il m’arrive la même aventure mais en juillet, par temps sec :

- Vous ne connaissez pas le verglas d’été, ah ! vous êtes bien de votre cambrousse !

Ca fait un partout, nous sommes à égalité. Nous en profitons pour placer une remarque littéraire :

- Montaigne avait bien raison quand il écrivait : « Je marche mieux à mont qu’à val ! »

Là, je lui en ai fichu plein la vue :

- Oui il est plus facile de descendre que de monter, c’est dans le chapitre consacré à l’institution des enfants….Montaigne a toujours raison.

- Moi, les chiards, je les instruirais pas ! Je les laisserais nature, se démerder tout seuls ! On verrait bien de quoi ils sont capables….

Cependant nous voici arrivés sur les bords de la Seine et c’est ici que nous reprenons la fameuse plaisanterie de Coluche :

- C’est la Seine ou la Loire ?….

- Je sais pas, j’ai oublié mes lunettes.

Nous ne rions pas, évidemment. Nous marchons, l’humour reste coincé à l’intérieur. Nous apercevons les cygnes et les canards. Parfois les mouettes, et, toujours les bateliers sur les péniches. Voici le panneau « Herblay », barré d’une croix, car nous avons quitté la commune de Conflans et rien ne nous disait que nous marchions en terre étrangère. Elisabeth fait sa remarque rituelle :

- Ouf ! on se sent mieux. C’est pas les mêmes cons, maintenant, c’est les nôtres.

Ensuite c’est le passage devant un restaurant dont nous déplorons régulièrement l’absence de clientèle, sur le ton de la compassion :

- C’est malheureux tout de même…et en plus ils ont un employé !

- Je me demande comment ils vivent…

- Un jour on s’arrêtera…qu’ils aient au moins une fois un client dans leur vie!

En fait, il est 10h30 et les clients se restaurent généralement plus tard.

Nous croisons des hordes de randonneurs suréquipés, sursponsorisés :

- Ils en ont pour plus cher sur le cul qu’à l’intérieur de la tête…

- Ils sont moches !

- Presque aussi moches que les marcheurs professionnels…..

- Et ils puent !

Et voici le col, la sente des laveuses, mais dans le sens de la montée. Elle donne lieu à une sorte de fausse compétition où l’un des deux marcheurs feint de s’échapper. Ensuite, c’est Simone Weiss, dont nous rappelons toujours les mérites (« Ah çà c’était une sacrée bonne femme ! Elle l’a pas volée, sa plaque sur sa maison ! »)

Puis nous traversons le vaste jardin public, qu’aucun urbaniste n’est venu restaurer. Souvent deux ou trois couples exotiques y effectuent des mouvements respiratoires ou des gestes d’une gymnastique extrême-orientale compliquée.

Nous descendons par un sentier goudronné, nous traversons la rue en pestant contre les automobilistes, qui pourraient se déplacer à pied comme tout le monde, nous gagnons enfin la ville, et la fameuse « Salle Festive », à distinguer impérativement d’une simple « salle des fêtes ». Selon la technique des municipalités socialistes, le nom de l’établissement, « Simone Signoret » est indiqué verticalement, ce qui nous oblige à nous tordre le cou vers la gauche pour lire le programme.

- Je comprends ce que ça signifie, être socialiste….il faut pencher la tête à gauche ! C’est très fort…et vraiment très à gauche. Une salle Blaise-Cendrars s’orthographie avec un trait d’union, et c’est alors qu’apparaît, sur un bâtiment, le nom de Marcel Hamon, que nous feignons de confondre avec Marcel Amont, un ami :

- C’est malheureux ! il était connu, Marcel, même à l’Union Pacifiste ! Et voilà où il en est réduit : peintre en bâtiment !

C’est presque fini, mais nous avons marché durant onze kilomètres et il nous reste à rentrer par le marché du dimanche, à traverser le parking près duquel un vieux banlieusard persiste à faire pousser avec bonheur des légumes variés en quantité et en qualité très supérieures à ceux du supermarché « Champion » sur lequel nous médisons sans excès.

Encore deux cent mètres et c’est l’arrivée. Elisabeth ne manque jamais son : « Alors on est à la traîne, mon pauvre gros ! »

Ce qui est parfaitement inexact et d’une mauvaise foi portugaise intolérable. Le chien attend, c’est une sorte de berger allemand, qui n’aboie pas en français, et qui ne traduit pas son langage.

Nous avons encore dix mètres à effectuer dans le terrain, sous une treille, surveillée par un chat intraitable, élevé chez les ferrailleurs du port de Gennevilliers.

C’est fait. Douze à treize kilomètres entre 8h30 et 11h30.

Ma plaisanterie sera la même à chaque fois :

- C’est rien…on devrait recommencer, avec un sac à dos !

Je n’obtiens qu’un haussement d’épaule.

C’est le problème des marches solitaires à deux : l’autre n’est jamais vraiment complètement parfait.

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