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16 juin 2012 6 16 /06 /juin /2012 10:00

Le 15 janvier 2012  (9h30 précises)

Depuis longtemps déjà, les gens ont pris l’habitude de mourir. Plutôt vers la fin de leur vie.

Ils sont vraiment accrocs. Incorrigibles. C’est une coutume très ancienne.

 Mieux, c’est une addiction généralisée. Je ne crois pas qu’on puisse désobéir à cette pratique ancestrale.

On se ferait remarquer par les voisins.

Certains se contentent de « débarrasser le plancher » : ce sont des maniaques du rangement.

D’autres prétendent « passer l’arme à gauche » mais on ne voit pas les résultats.

Enfin les faignants s’éteignent, comme de vieux cierges fatigués par des flammes sans conviction. Le moindre vent les emporte.

 Ensuite ils se reposent mais ils enlèvent le pronom et ils croient que ça les ennoblit : « Ils reposent ». Beaucoup ajoutent « en paix » et plutôt en latin. Pour montrer que même morts, ils ont encore de l’instruction et sont d’un naturel pacifique.

Les morts ne se font donc pas la guerre. Ca évite bien des dépenses inutiles.

Les plus vieux disent qu’ils « gisent ». Certains même affirment qu’ils ont été rappelés à Dieu, mais ils ne donnent pas leur nouvelle adresse, ce qui enlève beaucoup de crédit à leur propos. En fait, ils ne tiennent pas ces discours eux-mêmes, ce sont leurs proches qui s’expriment à leur place. Les morts sont bien trop faignants pour écrire.

 Salauds de morts !

 En mourant, les hommes célèbres éprouvent le besoin de prononcer quelques ultimes paroles, afin de bien marquer leur importance.

Ils croient qu’on les écoute encore ! Peut-être même qu’ils sont enregistrés et que ça passe en boucle.

Par exemple le philosophe Emmanuel Kant a dit : « C’est bien ».

De quoi le plaindrait-on ?

Le philosophe Bergson a été plus explicite, et plus consciencieux : « Messieurs, il est cinq heures. Le cours est fini ».

Pour en terminer avec la philosophie et les arts, rappelons que Gertrude Stein a tenu les propos suivants : « Quelle est la réponse ? ». Puis elle s’est réveillée, pour ajouter : « Au fait, quelle était la question ? » Ensuite elle a fermé sa gueule, définitivement.

Noble attitude, elle a convenu, au dernier moment, qu’elle prenait les problèmes à l’envers.

Si on recueillait les dernières paroles des gens du peuple, ce serait sûrement plus intéressant.

 

Plus pittoresque.

Mon grand oncle, décédé d’un cancer de la prostate, a dit simplement : « Ah ! Si seulement je pouvais pisser ! ». Il a ajouté : « Bordel de Dieu ».

Une conversion ?

En tout cas, un début de prière.

Un cousin, un peu rancunier, a tenu ces propos, peu honorables pour la famille. Pensant à une voisine, il a éprouvé le besoin de proférer ces paroles vengeresses : « T’as couché avec tout le monde ! Salope ! Pourquoi t’as pas voulu avec moi ? Et, en plus je crève avant toi ! »

Il aurait ajouté : « Tu m’auras fait chier jusqu’au bout, charogne ! »

Mon frère aîné, Paul, a émis cette phrase énigmatique : « Les ours…il faut sauver les ours ! ». Cet appel a été lancé sur un mode jovial, pas trop militant. Je crois que les ours, il n’en avait rien à foutre. Mais peut-on vraiment savoir ?

Et puis, il faut bien dire quelque chose avant de la boucler définitivement.

Sinon, les vivants vous oublient.

Et très vite même !

 

De toute façon, ils vous oublient.

Ce qui n’a d’ailleurs aucune importance…

 

Aujourd’hui, attention ! (30 avril 2012)

Je ne peux pas blairer le pape, la papesse, le Dalaï Lama, la Dalaï Lamesse, la maîtresse du pape, l’archevêque de Canterburry, le Maréchal Pétain, les nombreuses maîtresses du Maréchal Pétain, Gustave Adolphe, Jeanne d’Arc et Gilles de Raie, Vercingétorix, Gérard Depardieu, Dujardin, le Duc de Bordeaux.

 

Bien que je n’aie guère l’occasion de rencontrer cette panoplie d’abrutis, je tenais cependant à les prévenir, pour qu’ils n’aillent pas raconter partout que j’agis en douce et de façon perverse.


15 janvier 1940  (date non garantie, lumière trop faible)

Vers le 15 janvier 1940, j’avais éprouvé une grande peur.

C’était la peur de naître, d’être expulsé d’un lieu idyllique, où l’on est chauffé gratuitement, sans lettres de rappel pour les impayés, nourri convenablement, et où l’on n’a qu’à se tourner les pouces, dès qu’on en a.

On voudrait s’opposer à cette mesure injuste : l’expulsion, en effet, n’a pas bonne réputation.

On sait que dehors on va être exposé à toutes les vacheries, et pour finir on va mourir !

Et ça produit toujours une forte impression, même quand on est plus ou moins anesthésiés dans les nouveaux camps pour vieux. On sait que la vieillesse débute à la limite même du jour de la naissance. Vingt quatre heures après la naissance, on est âgé.

D’un jour. Mais âgé quand même. On commence et on finit dans un camp.

Les premiers s’appellent des « Halt ! Garderie ! ».

Les seconds se nomment des « Crèches », ce qui est étrange dans une civilisation laïque. Mais si l’on sait qu’il y a là le bœuf et l’âne, on court s’inscrire à la société de protection des animaux catholiques. (S.P.A.C.)

Et puis après, c’est fait comment ? Faudra s’habituer au paysage ! On souhaiterait des précisions. Une bonne vidéo avec des présentatrices plutôt que des gros cons vulgaires comme ce qui reste de Gérard Depardieu.

J’aimerais assez Julie Andrieu, bien qu’elle ait fait un mariage crapuleux.

Julie en l’état actuel, bien entendu.

(On prendra soin de lui faire signer un document dans lequel elle jurera qu’elle ne changera jamais !)

 

Petit retour en arrière. J’étais bien calé dans le ventre de ma mère. Je me reposais depuis cinq mois de la grande course des spermatozoïdes, qui avait été très fatigante !

Je respirais enfin ! Le mot n’est pas très exact, je ne sais pas ce que je faisais. Je me souviens vaguement d’un tube flexible et assez long.

Personne ne m’avait inscrit à cette compétition.

On était 400 millions au départ et un seul gagnant à l’arrivée.

Pire qu’au loto.

Un seul gagnant ?

Un seul perdant je veux dire. Je ne connaissais même pas le règlement de l’épreuve.

Je n’avais même pas rencontré les commissaires de course ! Ma naissance est donc illégale. Je pourrais engager une procédure judiciaire. Au nom des Conventions de Genève.

Je me suis fait avoir, c’est vraiment pas de chance.

Plus tard j’ai lu Jossot : « Le fœtus récalcitrant ».

Je me suis dit : un frère de malheur.

Plus tard encore je me suis aperçu qu’il y en avait beaucoup d’autres dans notre cas.

Nous formions en somme une grande famille, avec toutes les calamités liées à ce type d’institution.

Des tas de pauvres gens étaient nés malgré eux ! Aujourd’hui je biaiserais un peu le lexique : « des tas de crétins » voire des « tas de salauds sanguinaires ».

 

D’un point de vue moral, c’est assez dégueulasse, de donner la vie et la mort en même temps.

Et très antidémocratique !

 

Je suis tombé par terre le nez sans le ruisseau…  (16 Février 2012)

 

Et y avait pas Voltaire, et y avait pas Rousseau… y avait personne aux alentours. Ca se passait à la ferme des Pyramides (36100) il était 15 heures environ j’étais venu chercher du bois.

Pour me chauffer.

Et je suis tombé à plat ventre, et sans qu’on m’ait tiré dessus, sans la moindre barricade, je dis ça pour ceux qui ont lu « Les Misérables ».

Remarquez, ça fait un peu misérable quand même, ce type, déjà vieux (72 ans je ne vous le cacherai pas davantage !) qui tombe en allant chercher son bois, pour nourrir sa famille…non…pour chauffer sa famille !

Et qui est étalé pour le compte à deux pas du bûcher, et qui ne peut même plus bouger un orteil, même plus une main, et qui souffre même pas, c’est presque un thriller comme à la télé. Alors il appelle, le vieux, dans le bois, on dirait le son du cor avec Alfred de Vigny…il voit la Mort venir, là, c’est La Fontaine, sauf qu’il a pas d’enfants à qui faire une leçon de morale à la fin, et donc pas les moyens d’en faire une fable !...c’est dire l’inutilité de sa vie, de ses appels dans le vide, de l’intérêt que lui portent ses contemporains.

Vous avez bien lu : il appelle dans le vide et personne ne vient à son secours et le froid le saisit déjà, la vache ! Il est seul au monde.

Seul, comme tout le monde.

Mais je reprendrai cette histoire, c’est trop triste. C’est exprès. Et puis un agonisant ça revoit toute sa vie, absolument toute, c’est pour cette raison que j’ai écrit ce journal…J’irai dans ma description de ce lieu unique au monde, jusqu’à l’épuisement complet des choses. Je prends modèle sur « Epuisement d’un lieu parisien » de Georges Pérec. (Epuisement de la description de la Place Saint Sulpice et de la rue des Canettes.)

Ce journal n’est pas incohérent. Il est une tentative unique au monde pour décrire l’univers par petites parcelles et par petits instants.

Noble entreprise, s’il en fût !

 

Tentative d’épuisement d’un lieu campagnard… (l’espace canin  le 21 mai 2012)

Le lieu où je me suis écroulé est désormais un lieu mort.

Une sépulture vivante.

J’énumère les éléments de la vie d’autrefois : une série de clapiers à lapins. Trois niches à chien, en bois. Ces chiens-là sont destinés à la chasse. Ils sont nourris correctement (restes de repas humains, comme les pauvres au Moyen Age !) et correctement logés. Par vent de Nord ils hument l’arrivée d’un étranger, car ils ont une autre fonction, permanente celle-ci : chiens de garde. Ils surveillent également le bois. Ils ne se trompent jamais. Si les chiens ont aboyé, c’est qu’il y a un rôdeur, ou, au moins, un suspect. Ils tirent sur leur chaîne. Il y a beaucoup de suspects entre 1941 et 1945. Autant qu’aujourd’hui !

A proximité, une construction entièrement fabriquée en paille, selon la tradition. En partie démolie. Il y couche des poules clandestines, armées jusqu’aux dents. Des résistantes à la sédentarisation.

Tout autour des violettes, dont certaines sont blanches. Pas loin, un coupe racines rouillé qui a servi à de nombreux vachers. Plusieurs générations. Ces vestiges sont presque archéologiques. Tout autour, de la « petite ciguë », appelée « cocue ». Et des pruniers à demi sauvages, que l’on nomme les « prunes de chien ». Elles ont la saveur de l’interdit et la douceur de la fidélité canine. Ce lieu se désagrègera de lui-même, en plusieurs décennies. Dans une indifférence complète des maîtres du domaine. En trente ans un espace vivant peut mourir complètement. Aujourd’hui, en février 2012, la vie canine est oubliée ici, la flore aussi, les abris rudimentaires aussi.

Nécropole invisible, cet espace mérite le recueillement.

Mais cette absence de visiteurs est une vaccination contre les bigots et autres amateurs de vieillarderies.

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