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7 juillet 2012 6 07 /07 /juillet /2012 09:13

 

Je reviens aux poules qui caquètent et aux cochons qui grognent. L’inverse serait surprenant ! On écrira ça dans les rédactions plus tard.

 Les chiens aboient pour prévenir qu’on n’est pas des rigolos qui se laisseraient monter sur les pinceaux par des Boches égarés depuis 1944. Les chiens ont des crocs encore plus longs que ceux des Boches !

 Les Boches sont pourtant de sacrés carnassiers, comme on dit en 1943.

Ici, ça se voit nettement que je viens de voir un film dialogué par Michel Audiard.

(Audiard dit que l’argot n’existe plus depuis longtemps mais qu’il constitue un merveilleux outil pour délirer sur la langue française. C’était une parenthèse, ça se voit aussi !)

  Mais toutes ces voix animales sont perdues. Et là je suis soudain envahi par une mélancolie très profonde.

 Car j’ignorais la plupart de ces mots.

 Je comprends mieux aujourd’hui la Recherche du Temps perdu et Marcel Proust dont je ne voyais pas l’intérêt…même en 1958 !...il y a les instants perdus à jamais, comme des enfants perdus…

Mais on les retrouve parfois, beaucoup plus tard.

Ce sont alors des enfants trouvés.

 Souvent on retrouve des morceaux, et plutôt des ossements.

C’est quand même ça.

Tout n’est pas perdu !

Au lycée, en 1955, il y a un vrai squelette dans la salle de « Sciences naturelles ».

Je me dis que la Mort est un squelette et ça me confirme dans mes suppositions.

On ne sait pas si c’est un mâle ou une femelle. Le créateur n’a pas mis d’os au bon endroit. Il est vrai qu’il n’a pas mis de coquillage autour de la moule.

La parité est respectée.

J’ai un copain, plus âgé que moi, qui dispose un crâne, un vrai, sur sa pile de cahiers.

C’est un crâne noir.

Il nous dit :

 « -C’est normal, c’est le crâne d’un nègre ».

Beaucoup croient que les nègres ont des crânes noirs.

Les gens sont naïfs.

Je sens que j’ai dévié de ma trajectoire alors je reprends. ( à partir de « comme des enfants perdus »)

et le temps perdu, le temps sans grande importance…les secondes d’inattention, et vraoum, braoum, c’est l’accident !…On en fait quoi ?...mais tout n’a-t-il pas une importance ?

Voilà un beau sujet de baccalauréat, pour ceux qui savent encore écrire.

(Cet ouvrage est très pédagogique, attention ! Vous allez en apprendre des choses ! Pas parce que je suis plus intelligent que vous (encore que !...) mais plus vieux. J’ai vu beaucoup plus d’imbécillités sanglantes que vous, les jeunes. Patience ! Ca va venir, pour vous aussi, et ce sera peut-être encore mieux !...je reprends, j’aurais mérité des palmes académiques énormes, des palmes de 300 hectares, je suis bien de votre avis, seulement où je les aurais entreposées, je suis pas assez bien logé…et puis avec tous mes autres mérites même en les entassant, mes croix d’honneur et mes médailles, j’aurais fait des tas considérables, les écolos auraient rouspété, Hénault il prend trop de terrain, déjà qu’on n’a plus de place pour élever les cochons et les petits enfants, et les femmes qui n’ont même plus d’endroits propres pour se faire sauter, alors elles sont obligées de se serrer et il y a des partouzes partout, on ne peut pas faire autrement !)



Le désespoir des veaux   (27 octobre 1947, et tous les autres jours)

 Le désespoir des veaux est perdu. C’est injuste. C’est tragique. Regardez bien un veau.

C’est pathétique, un veau !

Surtout la tête, dans la vitrine d’une charcuterie. Elles sont là qui nous regardent, les têtes des veaux…

 Leurs pauvres voix sont perdues…elles nous supplient encore dans le lointain…les veaux ne comprennent pas notre méchanceté, quand on les pousse à la porte des abattoirs…leur détresse et leur solitude suprême sont perdues…ça m’attriste vraiment ! C’est un sujet grave.

C’est même désespérant.

 Le cinéaste Franju a fait un film sur ce sujet et je crois que ça s’appelle : « Le sang des bêtes ! »

 Il faudrait assassiner les mangeurs de veaux.

Leur couper la tête sur place et les manger tout crus.

 A l’époque (années 1940) les veaux pleuraient, on le sait à cause de Rabelais, qui avait écrit, à propos de Pantagruel, dont la femme était morte en couches, tandis que Gargantua en profitait pour naître. :

 « Et tantôt riait comme une vache, et tantôt pleurait comme un veau ».

 C’était dessiné sur un camembert.

 Le veau pleurait, je le jure.

 C’était l’étiquette de la laiterie de Neuvy-Pailloux (36100)…les veaux pleuraient mais surtout à Neuvy Pailloux. C’était l’étiquette, plus précisément, de Benjamin Rabier, dont on peut admirer la tombe à Faverolles. (36).

 Pas trop longtemps, on s’emmerde assez vite devant une tombe. Il faudrait une animation, avec des guirlandes qui clignotent, une petite vidéo, qui montrerait la Mort par exemple.

 Le chant glorieux, le chant heureux des coqs est perdu.

 Les cris des laboureurs, les jurons des laboureurs, sont perdus, enfouis très profondément sous la terre, qu’à l’époque ils retournaient. Enfouis avec le hennissement des chevaux. Qu’on entend parfois quand même en tendant bien l’oreille, appuyée sur le sol, comme autrefois les Indiens. Quand on n’a pas de préjugés et qu’on veut bien écouter la voix de sa conscience, qui n’est plus dans notre civilisation et qui est très lointaine…

A l’époque, oui, les gens s’enfouissaient eux-mêmes. Pas besoin des Pompes Funèbres.

On faisait venir le charron. Il sortait de sa poche son mètre pliant.

Je me souviens de la couleur.

Tous les mètres pliants étaient jaunes.

Alors le charron « prenait les mesures ».

En jaune.

Puis il calculait dans sa tête.

Moment d’intense réflexion.

Ca lui gonflait les tempes.

 Mais il ne se trompait jamais.

Chacun, dans la commune, avait donc son cercueil sur mesure. Très bien taillé, ça tombait au quart de poil, et c’était spécialement étudié pour chacun d’entre nous.

On savait vivre et travailler proprement.

 Et c’était gratuit, en plus. Je parle de la mise en bière.

Le charron il fallait bien le payer. C’était normal, il avait travaillé.

Le hennissement des chevaux, je ne connaissais sûrement pas ce mot. Mais le son du hennissement, la musique du hennissement, je les ai conservés.

Le chant des coqs est étouffé. Surtout par temps de neige. J’aimais beaucoup ces voix animales ou humaines, passées à la moulinette de l’école primaire.

 On aurait dit qu’ils chantaient leur vie.

 Aujourd’hui encore, ils me manquent !

 J’aimais les chevaux qu’on mène à l’abreuvoir. Par temps froid, des jets de vapeur leur sortent des naseaux. Et j’ai cru comprendre pourquoi on disait un « cheval vapeur » à propos des locomotives. » Notamment.

 Mais cette explication s’est révélée incertaine.

J’ai été déçu. Pour une fois que je trouvais une explication, tout seul !

Enfin, le débat n’est pas entièrement clos, souvent les savants racontent des histoires pour faire les malins…il se pourrait bien qu’ils aient triché…une fois de plus !

 Je m’exprime par des phases brèves, sans lien.

 Des phrases brèves pour des souffrances très longues.

Des phrases brèves pour des souffrances qui s’éternisent, qui jalonnent l’histoire des hommes.

 Que le lecteur veuille bien m’excuser.

 Mais en 1942, les phrases sont brèves.

 Parfois interrompues par un projectile. Qui est un point final…Céline utilise les points de suspension…la suite, c'est-à-dire la Mort, est toujours en suspens, dans l’histoire…et puis il y a beaucoup plus de cadavres, à l’époque…c’est l’avantage…

 Autres exemples, édifiants ceux-là : « En avant… marche ! En joue…feu ! Baïonnette au canon…on ! »

 La vie est composée de moments sans rapports les uns avec les autres. On vit des instants successifs, et dans le désordre. La vie est une succession de télégrammes de deuil…

 La vie est en miettes. Eugène Ionesco a écrit un « Journal en miettes ».

La Mort, elle, est entière.

 

Le sirop des Vosges Cazé  (11 novembre 1947…peut-être)

 Plus tard, dans les rédactions, on dira, à propos des coqs, qu’ils sont « enroués ». C’est déjà mieux. Du coup, je regarde, sur le buffet de la cuisine, la bouteille de Sirop des Vosges Cazé. Sur l’étiquette il y a : « l’odeur balsamique des pins ».

 Le sirop des Vosges, c’est bon contre l’enrouement. Pourtant on n’en donne pas aux coqs. Ca se dit en un seul mot : « Sirop-des-Vosges-Cazé ».

C’est plus efficace en un seul mot. Trois cuillers à café le matin à midi et le soir.

 Je ne comprenais rien, sur le plan rationnel. Mais on verrait ça plus tard. Je ne connais pas davantage le « plan rationnel » en 1942. C’est bidon, ça me plaît pas du tout !

 Quand je dis « bidon », je pense au laitier.

Voyez comme tout s’enchaîne.

 Le laitier a un petit carnet et un crayon sur l’oreille mais il inscrit un chiffre à même le pilier de la grange.

Il marque sur son carnet les noms des femmes qu’il a baisées. Avec une étoile, deux étoiles, trois étoiles en fonction du plaisir qu’elles font semblant de procurer.

Il marque aussi les bouteilles de vin rouge.

Le laitier est le grand concurrent du facteur.

Et puis avec ses bidons, il produit un bruit métallique inhabituel à la campagne.

 Il est tôt le matin et on dit : « C’est l’heure du laitier ». Maurice Fanon en a fait une très belle chanson, à l’époque où on écrivait encore des textes.

L’heure du laitier c’est l’heure où des policiers viennent vous chercher, vous passent les menottes, et vous conduisent au poteau d’exécution.

En fait, l’heure du laitier a lieu tous les matins, puisque chaque matin nous rapproche du jour de l’exécution.

A ce propos j’ai connu un type qui avait participé à une exécution capitale. Il avait le choix entre une permission de sortie et la participation à la mise à mort d’un ennemi.

Les français n’étaient pas aussi adroits que Clint Eastwood, ils disposaient 12 tireurs, dont un seul était armé d’une « balle à blanc ».

Or ce type était persuadé qu’il avait tiré avec une vraie balle.

Il en est devenu dépressif. C’était une petite nature…Il est mort de lui-même, à 39 ans.

Victime du peloton d’exécution. Comme quoi, il faut réfléchir avant de critiquer les tueurs.

 

L’huile de foie de morue  (23 décembre 1947 probablement)

Je me souviens que les domestiques les plus sournoises, ou les plus lucides, pissaient dans les bidons du laitier. Pour faire condamner leurs patronnes.

 Ca part d’un bon sentiment.

 Mais elles se donnaient du mal pour rien, la patronne n’était jamais condamnée. Elle avait simplement son nom dans le journal.

 Seulement, à l’époque, avoir son nom dans le journal, ça équivalait à une condamnation parce qu’ils disaient : « Elle a son nom dans le journal… il n’y a jamais de fumée sans feu ».

La patronne, on disait « la patronne », parce qu’elle était mariée avec le patron, on l’imaginait pissant directement dans le bidon du laitier.

 C’était idiot, en général, la patronne « mouillait » le lait. On parlait ainsi. Elle versait une cruche d’eau dans le bidon et la domestique allait pisser ailleurs.

Sans préavis.

 On répétait le mot « sans préavis ». Mais on n’expliquait pas.

Je ne comprenais donc rien.

 J’adore encore « l’odeur balsamique des pins». Je m’enivre de l’odeur balsamique des pins! Un point c’est tout ! Je ne comprends rien non plus.

Il me semble que tout est dans « balsamique ».

 Dans un flacon tout proche, l’huile de foie de morue. Je ne saisis pas le rapport.

Il n’y en a pas.

 Mais tout de même, un foie de morue, ça doit être très gros, et puis ça va dans les fonds marins. Ou à la surface des mers et c’est déjà bien.

Pourtant ça tient dans une petite bouteille, comme le sirop des « Vosges-Cazé » ?

 Ils doivent pas mettre le foie en entier.

 Ils mettent pas non plus les Vosges en entier, sur le buffet de la cuisine.

Finalement, je ne suis pas sûr que les chiens aient tenu vraiment ce raisonnement.

(Cherchez plus haut, je vous ai prévenus, la mémoire, c’est le bordel…)

 Ils ne savaient pas qu’ils étaient des chiens de garde.

 Ils s’en fichaient complètement d’ailleurs.

Ils ne connaissaient pas leur tour de garde. Ils n’apprenaient pas le règlement par cœur.

 Je l’ai dit, plus haut, nettement plus haut. La mémoire, c’est le désordre. Mais ne vous y fiez pas trop, à ce que je dis. Je peux raconter des mensonges. Comme les autres auteurs.

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commentaires

Odette Laplaze-Estorgues 07/07/2012 15:21

J'ai sur Rolland Hénault l'avantage d'être née quelques années avant lui et dans une région plus clémente (Hum !) et tout aussi rurale. Alors, écrire qu'à le lire ici relève quasiment d'une sorte
de pléonasme. La nostalgie d'autrefois m'a gagnée et m'a fait prendre conscience du chiche temps qui reste pour me réjouir et jouir d'autres hereux moments de partage de ce que j'aime avec ceux qui
comptent pour moi. Rolland Hénault est de ces derniers. OLE