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22 janvier 2011 6 22 /01 /janvier /2011 09:51

 

Il tapait sur le piquet et, comme la bise cinglait, il tapait plus fort, plus vite. De plus en plus fort, de plus en plus vite pour essayer de se réchauffer. En vain ! Il voyait ses mains bleuir peu à peu et il sentait le froid gagner ses os jusques à la moelle, ses pieds, déjà gourds, s’ankyloser davantage et son sang se cailler. Le contrôle de ses pensées lui échappait. Son cœur et son âme hurlaient leur manque, manque accru par le silence qui les bâillonnait.

Et comme elle pesait à ses mains crevassées, cette maudite masse !

À quoi bon ? À quoi ça servait tout ça : les rudes conditions de travail, l’hostilité ambiante, et toute cette fatigue, cette sueur glacée qui, coulant le long de son dos, lui mouillait le creux des reins, et que rien ne sécherait désormais ?

Il doit faire si clair, si chaud, si bon là-bas, au pays. Là-bas, à l’ombre généreuse du mur de la mosquée blanche qui pointe haut son minaret vers Allah. Ici, ce n’est pas le même ciel. Ici, même lorsqu’il est lumineux, le ciel n’est jamais à porté de voix.

Asma1 !

L’aboiement, lui vrillant les tympans, l’arracha brusquement à sa rêverie. Le type boudiné – le chef de chantier – s’en prenait encore à lui, pour la troisième fois de la matinée, avec plus de hargne encore, lui sembla-t-il.

Asma ! Oui toi, l’Arbi, c’est à toi que je cause. Dis, si tu ne forces pas plus que ça, je vais te faire sauter deux plombes. Et vite fait bien fait. Tiens-toi-le pour dit, feignasse !

Qu’il parle en français ce salaud, au lieu d’abîmer les mots-souvenirs de sa langue berbère, ces mots qui ne cessent de chanter à son oreille : « Asma ! Karim, nous l’aurons notre dar2, à ton retour de chez les Françaouis, les poches pleines de flouze3. Asma ! Écoute, notre maison, je le sais bien, elle sera toute petite, mais rien qu’à nous, Habibi4. »

Il sourit. Une lumière d’infinie douceur transfigura son visage. Il tapa, redoubla d’effort et le type boudiné s’éloigna en crânant, évidemment, les mains au fond des poches.

 

Mais quand repartirait-il de chez les Françaouis ? Quand reverrait-il Djerba la Blonde et le bled familier, perdu au milieu des vieux oliviers bleus, non loin de la chaussée romaine ? Il ne le savait pas encore. Pourtant, il pressentait déjà qu’il n’y aurait jamais assez de flouze, jamais de petite maison blanche sous les vieux oliviers bleus ; et Yasmina, sa belle adorée, jamais ne fredonnerait tendrement pour bercer son enfant, dans la quiétude de leur dar.

Mektoub5. Inch Allah6 !

Il grelottait toujours. Une jolie fille passa tout près : hauts talons, mollets ronds, aguicheuse mini jupe. Il siffla flatteusement. La demoiselle se retourna, le toisa un bref instant, puis passa son chemin, se haussant du col et secouant une somptueuse chevelure rousse. « Ô Yasmina, ma beauté à l’œil farouche, à la bouche-fleur dissimulée. Ô Yasmina, opium de mes nuits, le temps fuit et toi, tu fanes au loin. Nos filles vieillissent si vite et si mal ! Mal de mauvaise nourriture, vite d’intolérable attente. Ô Yasmina, à ton tour, asma mon amour. Le dar blanc de nos rêves, entouré d’oliviers bleus, tout près de la mosquée et de la petite école coranique, la petite école qui m’a appris l’espoir, comment te dire que nous ne l’aurons jamais ? Loin de toi, je n’espère plus. Sans toi, l’espoir est un oiseau blessé et je tremble pour lui. Comment oser revenir près de toi avec les mains calleuses ? Yasmina, ne tente plus ces mains déjà usées, ne les invite plus à couvrir de caresses ton corps, deviné sous la danse ensorcelante de ton vertueux haïk7. Mon odorante Jasmine, ne laisse pas faner, si loin de moi, ce corps bien-aimé. Prends en bien soin, enduis-le des huiles douces de l’arganier et parfume-le chaque fois que tu me rends visite dans tes songes... Asma, ma Princesse, attends-moi, patiente encore un tout petit peu. Mon contrat va bientôt se terminer et je vais te revenir. Je te le jure sur ce que j’ai de plus sacré au monde : Toi ma Sœur, Toi ma Femme, Toi mon Amour.»

 

Cette fois encore, il ne l’avait pas entendu approcher. Et il s’en mordait les doigts. C’était de sa faute… Il savait bien qu’il allait revenir ; aussi aurait-il dû se méfier, rester prudemment sur le qui vive, au lieu de se perdre en songes creux.

Hep ! Asma ! Toi venir ici, toi mettre terre dans trou. Et toi faire fissa !

 

Le salaud, l’ignoble salaud ! Pourquoi me parle-t-il petit nègre ? Qu’il arrête son charabia, sinon je lui fous sur la gueule. Ah le salaud ! Il est gros et gras comme un porc. Il a chaud, lui. Il ne manque de rien, lui. Et lui, il dort dans un bon vrai grand lit, contre le ventre tiède d’une femme docile. Je ne pourrai jamais lui foutre sur la gueule. J’ai bien trop froid, bien trop faim, bien trop peur, bien trop peu de forces. Juste bon pour la pelle et pour la masse. Que j’ai faim de ce délectable couscous que tu préparais avec tant de soin et de tendre patience, petite mère chérie ! Comme j’ai envie, besoin d’un long repos ; besoin, envie de partager ton sommeil, de dormir contre ta peau odorante, Yasmina, ma fleur intouchable !

Il arracha trois pelletées de glaise gluante. Le type joufflu s’en fut en sifflotant, mains dans les poches, à son habitude. Le salaud ! Afin de canaliser sa rage, de se donner du nerf, il essaya de rythmer le va-et-vient de la pelle sur un air qu’il aimait, l’air de l’une de ces mélodies qui s’entendent partout, là-bas dans tous les souks du pays, là-bas près de la mer, la mer qui berce Djerba l’ensoleillée, Djerba la belle paresseuse ensorceleuse. Un bref instant, il en éprouva un grand réconfort, y puisa même un regain de courage.

Une blondinette cria : « Tiens attrape ! » en lançant un petit caillou rond comme une bille. Il le lui réexpédia et but une seconde de joie au visage souriant de la fillette qui fit entendre un joli rire, étincelant de menues dents nacrées.

Elle est trop jeune pour mépriser, pour haïr, pensa-t-il. Ils le lui apprendront bien assez tôt !

À cloche-pied, l’enfant s’éloigna en évitant les mares de boue. Pour elle, pour tous les gamins de sa sorte, il devait supporter le travail ingrat qu’il faisait et qui l’éreintait. À cette jeunesse, il ne fallait pas de trous dangereux ni de flaques croupissantes. Mais, c’était également pour tous les autres, tous les adultes indifférents, sinon hostiles voire parfois haineux, qu’il accomplissait ce pénible boulot d’assainissement avec ses frangins de galère : les Norafs, les Yougos, et les non moins malchanceux Portos faméliques.

Machinalement, son regard se fixa à hauteur du dernier étage de la H.L.M. dont il nettoyait les abords. Une fois, il était entré dans l’un de ces appartements. Une seule fois. C’était clair et neuf, bien chauffé. Il avait glissé et fait une mauvaise chute dans la fosse qu’il était en train de combler. Une jeune femme passant par là, et qui avait assisté à la scène, avait insisté pour que l’on conduisît le jeune ouvrier chez elle afin de le soigner. La femme avait un visage serein et, comme son ventre était joliment rond, elle avait dû oublier l’indifférence et le mépris. Peut-être pour l’enfant à naître. Et lui, l’Arbi, il avait regardé droit, au fond de ses yeux noisette, la jeune femme lorsqu’elle lui avait offert un verre alcool, avant de le refuser poliment. Alors miracle, elle avait rosi puis bafouillé : « Excusez-moi ! J’avais oublié que chez vous, ça ne se fait pas. » Elle avait très nettement dit : « chez vous » et non pas chez les bicots, les gris, les ratons ou les crouilles. Il avait remarqué et aimé sa manière d’à peine insister sur le « chez vous » comme si elle n’avait pas trouvé le mot juste et s’en excusait. À nouveau, il l’avait fixée, lui avait souri, et avait même osé lui souhaiter un beau bébé, en pensant à celui que lui donnerait sa Yasmina. En tous cas, il garderait jalousement au fond du cœur, le souvenir de cette femme généreuse et des paroles que seuls leurs regards avaient échangées, le souvenir de l’appartement clair et il se promettait de raconter cette belle histoire, sans rien en omettre, à sa lointaine promise.

Il sursauta. Le type boudiné venait de poser sa grosse patte sur lui et le secouait ferme.

Asma ! – Encore ! – Va pas dire que t’as pas été prévenu, le Bicot ! J’ai parlé de toi avec le chef. – Un type encore plus gros, plus boudiné. – Il va te virer ! Et pas la peine de sortir les salamalecs. Tes salades, tu peux te les carrer dans le croupion. Nous autres, ces conneries-là, on n’en a rien à branler.

Il n’eut pas le coeur d’affronter le regard mauvais du gros homme, alors il reprit sa pioche, tapa, creusa, déblaya. Déblayer, creuser, taper, c’est juste ce qu’ils exigeaient. Veulent surtout pas savoir que vous avez faim, froid… Veulent pas savoir que vous crevez de solitude. Fallait seulement taper, creuser, déblayer… Encore déblayer, creuser, taper, et sans fin recommencer. Loin des frères, loin des amours, loin du pays et de la douceur d’y vivre. Seul, toujours seul et, sans jamais rien dire, toujours plier.

Non. Pas définitivement !

Sans lever les yeux, à l’odeur aigre, il sut que le type approchait, la bouche sale d’insultes.

Seulement, cette fois-ci, il ne l’écoutera pas, ne fera même pas semblant. Il ne s’entendra plus reprocher qu’il est venu manger le bon pain blanc de la France, beaucoup trop généreuse avec les sales moins que rien de sa race.

Beaucoup trop généreuse avec les sales moins que rien de sa race ! Il ne broncha pas. Pas même d’un cil. Il attendait. Et soudain, la brûlure de l’haleine avinée de l’homme lui mordit la nuque. Aussitôt, retrouvant toute sa fierté et une force insoupçonnée, il brandit la pioche avec la hargne du désespoir. Il la tint dressée en l’air un cinquième de seconde puis l’abattit dans le gros tas de graisse qui, avec un couinement cocasse, s’écroula dans la boue.

De fines éclaboussures d’or et de sang étoilèrent le visage de l’émigré. Un rayon complice du soleil couchant aviva son teint qui, aussitôt, rayonna de l’incomparable beauté de ses vingt ans retrouvés.

Il leva machinalement les bras et tendit les mains vers d’invisibles menottes.

La scène en impressionna plus d’un.

Certains prétendirent qu’il avait essayé de s’enfuir en direction de la cage d’escalier de l’un des immeubles voisins et que seule l’arrivée de curieux l’en avait empêché.

D’autres affirmèrent l’avoir entendu prononcer des paroles, possiblement en langue arabe. D’entre ces mots, ils réussirent à rapporter ceux revenant sans cesse en une sorte d’envoûtante mélopée : « Asma… Djerba… bled… Yasmina… Mektoub… Flouze… Inch Allah ! »

 

Ensuite, il y eut des cris perçants, des sirènes, d’abord au loin, puis de plus en plus proches et des bousculades, des pleurs d’enfant, des appels et des piétinements, d’incessantes allées et venues. Le grand désordre et l’attroupement habituels lorsque casse la routine.

 

Enfin, on l’emmena.

 


1 Asma : écoute (arabe).

2 Dar : maison

3 Flouze : argent, fric.

4 Habibi : mon amour.

5 Mektoub : le destin.

6 Inch Allah : Dieu décide.

7 Haïk : voile dont les femmes musulmanes recouvrent leurs vêtements.

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commentaires

Odette Laplaze-Estorgues 23/01/2011 15:24


Merci, chère Élise d'avoir mis mon texte en ligne. OLE