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22 juillet 2013 1 22 /07 /juillet /2013 08:40

(Apprenez par cœur le chapitre 1 de cette chronique introuvable ailleurs même si vous êtes multimilliardaire, comme DSK)

 L’Arrache Cœur comme roman Champêtre de l’Apocalypse agricole (3)

Je vous avais promis une étude sans concessions de tous les personnages de l’Arrache Cœur ! Or, je tiens mes promesses : vous n’y échapperez pas.

D’autant plus que tous sont réduits à un point commun, la solitude absolue. Même pour les salauds et les cons ?

Même pour les salauds et les cons !

Je commence par les femelles dont la psychologie est particulière. La seule qui ait un prénom normal est Clémentine. Malheureusement elle est très possessive et on voit tout de suite qu’elle ne veut pas lâcher ses enfants. Elle n’aime pas qu’ils sortent de son ventre. D’autant plus qu’il y en a trois dont un isolé !

Clémentine la fausse innocente !

Clémentine est le seul personnage féminin a porter un nom qui soit charmant. Il y a de la clémence dans Clémentine. Cette clémence est démentie par une autorité féroce, qui la pousse à la destruction : de la nature, de ses enfants, de son mari. Clémentine assassine tout ce qui bouge, c’est la femme-révolver avec Angel. Je ne rapporte pas tous les dialogues mais ils se résument bien dans cette phrase : « Clémentine avait droit de vie et de mort sur les trois choses… c’était à elle ! ». Ses enfants.

Comme dans « l’Ecume des Jours », l’univers se réduit mais on voit que ce rétrécissement est le fait du pouvoir maléfique de Clémentine…

Dans le cadre de cette politique domestique et familiale, elle va réduire l’espace et le temps, faire abattre tous les arbres, interdire les bains, qui sont un danger redoutable pour les enfants.

En outre, elle dispose d’un pouvoir sur Angel, son ex-mari, si bien qu’il devra retourner à la mer, à la mère, par le moyen d’un bateau, qu’il aura saboté au départ.

Son voyage sur la mer est donc un voyage vers la Mort volontaire.

D’ailleurs, Clémentine paraît avoir conscience de son nihilisme incurable. L’œuvre de Vian apparaît ainsi comme un chef d’œuvre très complexe, et Vian est un génie surdoué !

Les autres femmes portent des noms ridicules, qui sont des surnoms.

Cul Blanc

Il en va ainsi de Cul Blanc, qualifiée de « nurse » ou d’élément de la « valetaille ». Cul Blanc est atteinte de bestialité. Elle refuse les noms humains : Elle refuse aussi de faire l’amour autrement qu’à quatre pattes, et n’accepte aucun dialogue. Elle veut bien se faire « monter » (c’est le mot qu’elle emploie) mais elle refuse de se laisser psychanalyser, ce qui lui donne une sorte de grandeur d’âme inattendue : A la question :

 « Comment as-tu été élevée ? » la réponse est définitive :

 « C’est des choses qui ne vous regardent pas » répond-elle à Jacquemort, qui voudrait lui prendre ce qu’elle a de plus secret : son intimité. Je vois ici la description de la paysanne d’autrefois. Son corps n’est qu’une enveloppe et l’important c’est le secret de famille. La profondeur de l’âme.

En somme Cul Blanc paraît disposer d’une morale assez élaborée. Elle fait la distinction entre l’âme et le corps, entre la profondeur et la surface. On tente vainement de changer son nom en « Blanche », par exemple. Mais à chaque fois elle corrige. C’est Cul Blanc son nom de baptême ! Son identité se limite à une absence de bronzage. Avec son bronzage agricole, fortement odorant par ailleurs, elle justifie la plaisanterie traditionnelle du vieux paysan :

-« Dans une femme, le meilleur morceau, c’est le blanc. »

En fait il s’agit plutôt d’une évocation de l’âme et du corps, de la profondeur et de la surface. Cul Blanc obéit à une certaine morale.

Nëzrouge

Femme plus facile, enfin moins difficile d’accès, Nërouge avoue ses pratiques amoureuses.

Il faut mettre à part Clémentine.

Clémentine n’est pas une paysanne, c’est la « châtelaine » du village, dans sa maison qui domine le paysage, les habitants de la région, (la « valetaille »). Elle est la représentante des valeurs traditionnelles de l’oppression de classe, qui s’abat sur les gens ordinaires.

Revenons à « Nëzrouge » qui accepte la psychanalyse, sous la contrainte, il est vrai. Elle ne s’en plaint pas.

Elle semble avoir été la maîtresse du maréchal ferrand. Mais le mot « maîtresse » ne convient pas.  Elle couche dans la soupente, au-dessus de la forge, « avec l’apprenti du moment. »

Les qualités érotiques sont décrites comme délibérément vulgaires, voici un « fragment du discours amoureux » :

-« Je vais troncher votre bonne…dit Jacquemort.

-« Grand bien vous fasse » dit le maréchal… Je l’ai tronchée avant vous et c’est pas fameux. Elle remue pas les fesses »

-« Je remuerai pour deux, assura Jacquemort, et je la psychanalyserai… »

Jacquemort se retrouve en présence de Nëzrouge, moins hostile au langage articulé que Cul Blanc…

-« Avec qui l’as-tu fait la première fois ?

-« Avec mon père…

-« Je comprends pourquoi il n’osait pas te regarder.

Nëzrouge se conforme aussi à la morale ambiante. Mais pas pour les raisons qu’imagine le psychiatre :

-« Non vous ne comprenez pas, dit-elle. I voulait pas parce qu’i disait que j’étais trop moche. Et puisque c’est mon père qui le disait, il avait raison, et maintenant voilà que vous m’avez fait désobéir à mon père et que je suis une mauvaise fille. »

Ici, dans le cas de Nëzrouge, c’est l’oppression à l’intérieur de la famille. L’inceste est assez commun dans la paysannerie du 20ème siècle.

Cette question de l’inceste en milieu rural a été évoquée par Zola dans « La Terre ». Il est vrai qu’il s’agissait d’un frère et de sa sœur. Tous les deux  handicapés.

Mais ici, c’est sur un mode plus poétique, je veux dire plus élaboré, artistiquement, que Vian nous montre l’inceste entre le père et la fille.

Il s’agissait d’un type de relation très courant dans des milieux sociaux aussi fermés. Par exemple dans un village isolé, qui n’a pas d’ailleurs de dénomination que « le Village »

Nëzrouge montre aussi le caractère patriarcal de cette société qui est isolée, complètement. On obéit au Père, image probablement, qui remonte à la religion catholique. On reste cependant des individus solitaires, au milieu d’une société pourtant structurée.

La prochaine fois nous verrons les personnages masculins, les apprentis puis les enfants,  puis le rôle de la religion. A bientôt !

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