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24 août 2013 6 24 /08 /août /2013 08:25

L’Arrache-Cœur comme roman champêtre de l’Apocalypse Agricole

 Les toutes nouvelles méthodes pédagogiques (6)

 La  pédagogie, dans l’Arrache Cœur, présente des méthodes originales, adaptées aux classes sociales, mais toutes répressives, quelles que soient  les intentions manifestées. Ainsi le désarroi auquel doit faire face l’éducation actuelle hésite entre le principe de précaution, et la répression la plus féroce. Mais dans les deux cas, nous sommes en face d’une société sans imagination, sans âme, (le mot « âme » est comme interdit, de la même façon que la « honte » dans le livre de Vian) qui n’a qu’une solution : la prison et la violence extrême.

 Les principes de précaution

Clémentine élève ses trumeaux, avec trois fois plus de précautions que s’il y en avait un seul.

Ce qui est d’une logique imparable. Le premier contact avec l’alimentation est douloureux, mais Clémentine aime la douleur (« cela soulageait un peu » dit-elle, après la première tétée). Comme elle aime le silence ou les bruits incongrus (« il fit un vilain remue ménage avec sa bouche »). D’ailleurs elle agit en tortionnaire et en chef d’état dictateur :

« Clémentine avait droit de vie et de mort sur les trois choses ». Sous entendus « les trois enfants ».

Elle a cependant un objectif pédagogique : « Dans six mois il faut qu’ils sachent marcher. Dans un an, ils liront ». Elle en veut spécialement au petit dernier, qui est sorti sans billet de retard : « Celui-là, il faudra le mater au départ. J’aurai du mal avec lui. »

 A chacun sa tâche !

Jacquemort a trouvé au moins une explication, un sens à son existence : « le rôle d’un psychiatre, c’est clair, c’est de psychiatrer »

Ainsi le langage se réduit à un rapport entre question et réponse, ce qui simplifie grandement la conversation. A la question : « Où est Blanche ?», la réponse sort automatiquement : « Elle est dans la lavanderie, en train de lavander. »

  Les Apprentis, fonctionnent comme de pures mécaniques. Le maréchal continue de ferrander, le menuisier continue de menuiser, et réfléchit de façon tout aussi mécanique, à propos de la fabrication des lits :

 

« - C’est moins coûteux à la main. Tandis que des machines ça revient cher, tandis que des ordures comme celui-ci, on en a treize à la douzaine… »

 

Et c’est ce que ne disent pas les Maîtres du monde en 2013, mais ils le font dire par le biais des « idiots de service » de façon détournée, dans tous les médias ou presque. L’aspect prophétique de Boris apparaît très clairement, à condition de lire avec soin, toute l’œuvre, et peut-être spécialement l’Arrache Cœur.

  Et voilà qui rappelle « L’Ecume des jours », il y est question d’un « boucher » et « d’une vitrine de propagande pour l’Assistance Publique ».

On est tenté de faire la comparaison avec les « hommes machines » du peintre Fernand Léger, dont les articulations sont identiques à des roulements de mécaniques.

Le menuisier peut alors conclure : « -A la ville on ne croit plus en Dieu ! » ce qui fait écho à ce Dieu de Céline, qui, mis en exergue à « l’Ecole des Cadavres », nous donne cette précision :

 « Dieu est en réparation ».

Un apprenti tombe-t-il de fatigue ? Une vieille boîte de conserve pleine d’eau sera l’unique remède. Jacquemort au retour du village, aperçoit une petite fille qui sort en chantant : « Elle portait un broc émaillé aussi grand qu’elle. Au retour elle ne chanterait plus ».

 Dans cet univers complètement imaginaire, mais profondément vrai, le menuisier ne tient aucun compte des ordres et laisse libre cours à sa fantaisie. A la question de Clémentine, voici la réponse de Jacquemort :

« -Je crois qu’il les (les lits) a faits à son idée…Deux places face à la route et l’autre en travers ».

Le paradis, ce serait donc l’autoroute ? Avec un barrage de police ?

Un mauvais traitement réservé à Culblanc et à Clémentine elle-même

Les employés et pas seulement les apprentis sont de véritables esclaves. Ainsi quand les Salopiots recrachent leur purée au lait, Culblanc a l’audace de leur faire une remarque. Elle s’entend répondre, après avoir dit :

 « -Qui va nettoyer vos cochonneries ? » par une réponse qui ne s’embarrasse pas de politesses inutiles : (extrait)

« -Et qui va nettoyer vos cochonneries ?...

-C’est toi, dit Citroën…

Clémentine entra, elle avait écouté la fin.

« -Naturellement c’est vous, dit-elle, s’adressant à Culblanc. Vous êtes là pour ça…Ils ont bien le droit de s’amuser, ces pauvres chéris. Vous trouvez qu’il fait si beau ?

-Ca n’a pas le sens commun, dit Culblanc.

-Ca suffit, vous pouvez retourner à votre repassage. Je m’occuperai d’eux. »

On voit que le travail est permanent. Après un ultime :

« -Bavez mes minets, si ça vous amuse, bavez… »

Mais les enfants, qualifiés, on le sait, de Salopiots, ils sont faits pour emmerder tout le monde y compris leur mère, qu’ils vont obliger à « jouer au petit train » où elle sera confinée au rôle de sifflet. Citroën sera le conducteur.

Quand Clémentine menace de pleurer, elle se voit répliquer vertement :

« -Tu ne sais pas pleurer. Toi, tu fais hû hû hû…nous on fait ah ! »

Mais décidément Clémentine ne sait pas jouer à faire l’enfant. Aussi quand on passe au jeu du bateau, Clémentine, qui commande pourtant à toute la maisonnée, obéit à ses enfants, qui portent pourtant des prénoms adorables…

Le monde entier est dangereux ! Il faut en faire une vaste prison!

 Car lorsque Clémentine se met à penser à cet univers de tous les dangers, elle va instituer un vrai régime sécuritaire, concentrationnaire.

Tout est dangereux. Seul, le rien, semble-t-il, ne présente pas de dangers. Nous sommes bien en 2013. On rêve de construire une très vaste prison avec impossibilité de sortir même hors du système solaire.

On ne prononce pas le mot « délinquant » mais on le remplace par d’hypothétiques victimes, dues à des constructions mentales ahurissantes. La vie elle-même est un crime, ou au moins une catastrophe. C’est particulièrement évident au chapitre VI, daté du 107 avroût, qui commence par la phrase « Comme je suis inquiète… »

 La différence avec tous les « principes de précaution » de 2013 réside dans le fait que Clémentine est réellement en proie à une inquiétude, alors que nos « maîtres du monde » sont parfaitement conscients de leurs actes.

 Le plus comiquement tragique de ces systèmes est banalisé par la formule désormais claire comme l’eau d’une fable de la Fontaine :

 « -Voulez-vous boire un verre ? appelle la réponse immédiate :

-Oui, mais avec modération !

 Et les voisins reprennent en chœur, comme pour une pièce jouée sur une scène de théâtre : « Avec modération ! »

 Ils souhaitent faire de l’univers entier un camp disciplinaire. Et c’est largement commencé, avec les réseaux routiers, les panneaux indiquant les itinéraires à suivre, toutes les restrictions, assorties de nouvelles effrayantes, comme cette dangereuse maladie dont une seule chauve souris de la planète est atteinte.

Créer la Terreur et la présenter comme  naturelle et dangereuse, car on veut montrer que la nature est dangereuse, et Monsanto parfaitement inoffensif. Voici des exemples de Boris Vian, qui montrent l’outrance du langage, lequel conduit l’imagination, par quelques exemples poussés jusqu’à l’absurde.

 Le délire de Clémentine (première période)

 Le délire de Clémentine est ainsi voisin du délire célinien…Je prendrai un seul exemple, et vous verrez.

 Vian commence avec une anecdote vraisemblable : la peur du puits.

 Tous les puits étaient généralement recouverts. Clémentine évidemment redoute les puits, mais elle enchaîne sans aucune cohérence. Les salopiots peuvent avoir mangé des fruits empoisonnés, et ça devient carrément hystérique, car les enfants peuvent aussi avoir reçu une flèche dans l’œil, si un autre enfant joue sur le chemin avec une arbalète, attraper la tuberculose, si un bacille de Kock se met en travers. Mais on part dans un autre sens, ces braves petits peuvent avoir perdu connaissance en respirant des fleurs trop parfumées, ou encore et là on passe à nouveau à un autre domaine, ils peuvent se faire piquer par un scorpion ! ramené par le grand père du pays des scorpions, et on revient à des activités moins folles : ils peuvent courir trop vite et se casser une jambe…

  Et après l’emploi du conditionnel, qui n’exprime qu’une éventualité, voilà que les malheurs possibles sont devenus réels avec l’utilisation du mode indicatif : « ils vont aller au fond du jardin » et suit un enchaînement de circonstances ahurissantes. Sous une pierre, il y a une larve jaune, qui s’envole vers le village, ensuite on passe au taureau furieux, et les grandes causes produisant de petits effets, apparemment petits, voilà le taureau furieux, échappé des mythologies de l’antiquité, tout ça pour aboutir à un fragment de métal minuscule mais animé, et ça se termine provisoirement par l’arrachage d’une aile de fourmi volante, qui s’abat dans le jardin, provoquant une catastrophe, et en tout cas, le retour à la conscience de Clémentine :

« -Eh oui, ce n’est pas arrivé cette fois, mais c’était plausible. »

On peut s’attendre à une fin du monde, parce que la vie n’est qu’un immense parcours piégé et il faut prendre des mesures préventives.

En 2013, puisque tout le travail va bientôt être réalisé par des machines informatisées, il va bien falloir conserver (voire former) des services de surveillance, au nom du fameux principe de précaution, qui va produire des lois et des décrets d’application mettant en garde contre les productions matérielles.

Boris Vian, ingénieur et poète, voit arriver cet univers de surproduction matérielle et policière. La guerre va donc se généraliser, par la victoire du Néant sur l’Etre, pour parler le partrien.

 (La prochaine fois, nous étudierons les conséquences extrêmes de cette civilisation.)

 

 

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