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15 janvier 2011 6 15 /01 /janvier /2011 08:24

Je mets ce chef d'oeuvre en ligne !

Mais ceux qui aiment le papier, le livre, par exemple, pour caler un meuble, pourront en disposer, avec une très belle couverture ! Imprimé à la demande !
Au total, pour cette superbe édition (que vous pourrez numéroter vous-même!) un petit prix vous sera demandé (10 à 12 euros pour 100 pages, c'est pas cher!
Les radins se satisferont de cette lecture mais attention c'est pas facile de lire au lit devant un grand écran !
Je vous préciserai ça plus tard. Patience ! Vous me donnerez vos nom et adresse et soyez sûr que je ne ferai pas fortune mais vous ne serez pas dépouillé non plus.
Cette expérience est unique au monde !
Voici mon adresse e-mail pour commander : rolland.henault@wanadoo.fr

 


 

 Ils lui en voulaient à la Bovary, c’était incroyable!

 Je n’avais jamais vu, en quarante ans de pratique, une telle haine de la part de lycéens, même aussi peu portés sur la littérature.

Et pourtant j’en avais fréquenté, des classes hargneuses, en direction des classiques! Le vendredi, à 18 heures, c’était souvent qu’ils sortaient en marmonnant, furieux:

- la mère Sorel, j’aurai sa peau...

- cette vieille pédale de Marcel Proust, je lui ferai ravaler sa madeleine...

- et les caves du Vatican, j’irai les dépouiller avec mon frère, putain de sa mère, il remet plus les babouches au Maghreb, le céfran...

Mais le week-end les calmait. Le lundi, ils n’y pensaient plus. Le jeudi, on pouvait remettre ça. C’était une affaire qui tournait, finalement.

Alors que là, avec Emma, c’était devenu invivable. Quand j’entrais dans la salle de cours, ils criaient:  

- «  A bas la Bovary!...A mort, la Bovary! La Bovary au poteau!!!... »

J’avais fini par téléphoner à mon inspecteur, un quinqua qui s’était habilement rangé des voitures en élaborant des théories spécialement pointues sur l’art de diriger une classe à distance et par ouï dire. De très loin même, et par prof interposé, via le satellite. Il était d’un bon conseil. Un vrai soixante-huitard. On lui payait le voyage pour arranger les dysfonctionnements, comme il disait. Il savait toujours trouver la faille. Il avait toujours le dernier mot:

- Il suffit de s’assurer que le message passe!...n’oubliez pas mon numéro de portable...

Voilà ce qu’il disait. Il repartait en TGV.

 Il donnait dans la maintenance pédagogique, en somme, et nous étions le matériel.

 Il ne se hasardait plus dans les classes depuis des années, c’eût été du gaspillage, un tel cerveau livré en pâture à des fils de prolétaires. Peut-être même arabes de surcroît? Ou turcs, ou serbo-croates, allez donc savoir.

Il pourrait toujours, par fax, ou par courriel, me régler ça en un paragraphe bien senti.

J’obtiens la secrétaire intérimaire de son adjoint:

- Ils veulent tuer la Bovary...

Elle est restée paisible. Elle a même eu l’air assez blasée:

- Est-ce qu’ils l’ont menacée...physiquement?...

- ah oui, tous les matins, depuis le début de l’année...

- Bon...ils l’ont violée combien de fois?...

- Excusez-moi, mademoiselle, je crois que je me suis mal fait comprendre...ils veulent tuer, assassiner la Bovary, la grande héroïne romantique...

Elle m’a raccroché au nez:

- Vous vous trompez de service, si c’est pour l’héro, je vous passe les « étudiants accrocs »...

J’ai eu droit à la « lettre à Elise », entrecoupée de messages suaves, dans une ambiance aéroportuaire.

Inutile d’insister. J’ai appelé le ministre.

- Allô?...un professeur?...

Ricanement amusé...

- ça existe encore?...non, je plaisantais...je vous passe le premier vigile du ministre...

- Ils veulent tuer Mme Bovary...

Le type comprend tout de suite...

- Ah putain! Ils vont finir par la flinguer...depuis que c’est au programme, on reçoit jusqu’à trente menaces par jour...

- faut la mettre à l’abri...

- elle les excite, on ne sait pas pourquoi... C’est pas un canon pourtant...

- passez-moi le ministre...

- Je ne peux pas, il ne parle pas aux profs...il parlemente avec des élèves qui voulaient tuer Racine...ils sont armés...et ils en ont aussi contre Rousseau, pas le cycliste, l’écrivain, celui qui a son nom dans les rues...et après il part au Mexique, se reposer avec le Président...il a le droit de se distraire...il poussera jusqu’au Honduras, voir la catastrophe...

- Mais l’enseignement aussi est une catastrophe...

- Oh doucement, mec, tu parles à un arrière-petit-neveu de Jo Attia...dans l’enseignement on a un maccabée par ci par là...rien de comparable avec le vrai milieu...Je signale le cas de votre gonzesse, c’est tout ce que je peux faire...

Il a raccroché.

Ainsi nous vivions dans un monde où la mort des grandes femmes de la littérature n’intéressait plus les ministres?

Mon dieu, elle est belle, la France!

Il va falloir que je me démerde seul avec ma classe, et la future victime, Emma Bovary. C’est pas n’importe qui, cette nana.

S’ils me la trucident, mon avancement est foutu. Je peux dire adieu à mes 18 000 francs en phase terminale. Je pourrai à peine me payer le foyer MGEN, sans les soins palliatifs. Mais certainement pas le golf au Maroc, qui est d’autant plus jouissif qu’on a chassé les pauvres, sur 40 000 hectares.

Ca leur fera les pieds !

 Bon, la Bovary !...Si je me retrouve pas au placard! Non assistance à personne en danger. Ou peut-être  complicité de crime contre l’humanité!

 Avec ce connard de Klarsfeld qui veut baiser tranquillement après avoir tué Papon ! Chacun ses plaisirs…

Ah  je me suis foutu dans de Beaux Draps! (Je viens de citer Louis Ferdinand Céline…c’est un crime contre l’humanité !)

 

On va tout reprendre au début, c’est la seule chose à faire.

Le mieux, ce serait de procéder comme pour les grands truands en cavale: chirurgie esthétique et changement d’identité. Méconnaissable, elle sera, Emma. On l’enverra en Suisse.

J’avais déjà esquissé un début de portrait, propre à satisfaire aux exigences des élèves post-modernes. Ca donnait ceci, à peu près, je cite de mémoire, depuis qu’ils ont brûlé mon appartement:

 

« ...Emma Bovary, c’était pas ce qu’on appelle précisément un canon. Pas franchement bandante, la meuf. Elle se tenait sur son fauteuil de bourge, les genoux serrés, on aurait dit congelée dans la naphtaline.

Sans compter l’oeil éteint, fadasse, et voilà qu’en plus elle tenait un bouquin qu’elle s’avait posé sur la foune, si bien qu’on voyait rien de sexy. Des gonzesses comme ça, c’est pas présentable pour le bac, mais bon, elle avait de la tune... »

 

Je comptais enclencher sur le fric du papa et ce grand nigaud de Charbovary, et j’en arriverais vite aux scènes plus « hard », en particulier une scène érotique dans le RER sur laquelle je comptais ferme pour rattraper le coup.

Le ministre nous avait fait savoir par fax que ce qui importait dans le lycée, c’était seulement les élèves, les profs on les tolérait, à condition qu’ils s’écrasent.

- Qu’ils se fassent oublier, putain, déjà qu’on les paye encore au smic!

Le ministre était un comique, études au Café de la Gare, Ecole du rire, passage chez Bouvard et tout. Son truc, c’était les petites phrases. Dans un sens, il était pas con, les petites phrases c’est plus court que les longues.

En général, il convoquait les radios et les télés, il s’avançait vers les micros:

- les profs c’est rien que des mammouths!

Et il ajoutait:

- prout prout prout...

La France était pliée en quatre.

Ce matin-là il avait été en superforme:

- Les profs ont des petites bites...

...toutes petites comme des sourites...

On n’avait jamais autant rigolé!

 

Dans les salles des profs, les enseignants mâles, inquiets, s’étaient tous dirigés vers les toilettes, afin de vérifier le calibre et la longueur de leurs instruments de reproduction et de fornication.

Les femmes, ironiques et gourmandes, les interrogeaient à la sortie:

- Alors, t’as pas triché, au moins?...t’as pas tiré dessus...

Le corps enseignant était humilié dans sa chair.

Les femmes, celles qui rigolaient au début, furent assez vite calmées par une autre petite phrase:

- Les enseignantes ont leurs arcagnats tous les 28 jours, ça commence à bien faire...

Emotion intense dans les milieux féministes. Mais à peine la petite phrase était-elle digérée qu’une autre, encore plus méprisante, la suivait, avec une logique imparable. Le ministre n’avait même pas pris la précaution de la relier à son discours précédent, tellement tout ça s’enchaînait bien:

-...sans compter que le reste du temps, elles sont enceintes!

 

 Au lycée multi-polyvalent et urbano-rural de Lamotte-Tartatin sur le Beuvron, l’effervescence était grande. Certains vieux braconniers parlaient d’aller piéger le ministre. D’autres envisageaient de se retirer, tout simplement, et de retourner à la culture des asperges.

- On lui en foutra une dans le fion! marmonnaient ces malheureux, retournés bien malgré eux à des vulgarités d’une autre époque et, il faut bien le dire, assez primaires.

 D’autres, enfin, menaçaient de replanter clandestinement du noah, ce cépage qui rend fou et qu’on mêlerait au Champagne des cérémonies officielles. Les Champenois, en effet, avaient été maltraités par des petites phrases encore plus insultantes:

- Si les poilus avaient eu des couilles comme les vôtres, les Teutons dégueuleraient aujourd’hui dans les bénitiers de votre cathédrale.

Le journal syndical avait répliqué vertement dans un article intitulé astucieusement: « Un enseignement au poil » et c’était signé crânement « Lecouillu. »

Résultat: une solidarité particulière s’était créée entre l’ethnie solognote et les fiers descendants des Francs.

 

Malgré tout, le problème restait posé et la situation empirait. Les élèves s’en prenaient maintenant à Mme de Rênal, à la Chèvre de M Seguin, en qui ils avaient cru reconnaître l’épouse d’un ministre et, surtout, Mathilde de la Mole, qu’un nègre d’un rédacteur de France-Soir avait maladroitement orthographié « de la Moule ».

Il s’en était suivi deux plaintes en diffamation.

 La première émanait d’une association de défense des familles d’abrutis génétiques traditionalistes, et la seconde d’une société de production des « mollusques lamellibranches aux valves oblongues », autrement dit des producteurs de moules frites, mais sans les frites.

 

 Je m’étais promis de rapporter ces événements sans qu’aucune grossièreté vînt troubler la sérénité du débat, mais, et je suis le premier à le déplorer et même à m’en excuser auprès du lecteur, il est impossible d’aborder sainement les problèmes posés par l’enseignement en 1999 sans avoir recours à un lexique que certains jugeront peut-être vulgaire: il y va de la sincérité et de l’efficacité du propos.

 

 En tout cas, dès le 15 octobre, il fut clair qu’on devait retirer Mme Bovary des rayons des librairies. Ce fut un coup dur pour les éditeurs spécialisés dans les ouvrages scolaires, mais on ne pouvait pas continuer à prendre le risque d’un attentat collectif.

Déjà, à Nohant, la sépulture de George Sand avait été souillée par des anti-berrichons. Les voyous, âgés de quatre à sept ans, se réunissaient dans la Mare au Diable, pour y torturer des têtards, et ils avaient grossièrement écrit sur la grille du château: « les grognasses des berrichons sont des pétasses à petits nichons. Signé Homard m’as tuer »

On avait assez rapidement identifié un ennemi du poissonnier de la Châtre, mais à Mâcon, un dévoyé s’en prenait à Lamartine sous prétexte que la sienne l’avait plaqué pour se mettre en PACS avec la Christine Boutin.

« La Christine me broutine » avait barbouillé ce voyou sur un mur de la maison de Milly! « Milly la perforée » avait rajouté un plaisant pas très malin, qui confondait avec Milly la Forêt et Jean Cocteau.

On voit d’ici le niveau!!!

Il était temps que le ministre intervienne encore une fois.

Il prit son temps.

Il consulta Jacques Séguéla.

Il consulta sa montre.

Il convoqua les journalistes.

Il boutonna sa veste, pour faire peuple.

Et le lundi, au journal de 20 heures, il annonça, énigmatique:

- Pipi!

Sobrement, il ajouta:

- C’est tout ce que j’ai à dire.

Pendant une semaine, les commentaires allèrent leur train. On supputa une plaisanterie sur les professeurs prostatiques et les revues syndicales se demandaient si les soins concernant la vessie n’allaient pas faire l’objet de nouvelles restrictions.

Arriva le lundi suivant, comme c’est souvent le cas, une semaine plus tard.

Même mise en scène.

Même insupportable suspense.

Au journal de 20 heures, un silence de mort s’abattit sur l’hexagone.

Le ministre, très sobre, annonça:

- Caca!

Cette fois ce fut la consternation. Ainsi, il s’en prenait à la sodomie, activité encouragée depuis la nuit des temps? Ou alors, il refusait d’admettre que l’enseignement développe le risque d’hémorroïdes?

Ou quoi, encore?

Le troisième lundi apporta enfin un éclairage nouveau:

- Boudin ! s’écria, jovial, le ministre de l’Education Nationale!...pipi, caca, boudin, voilà, c’était ça le message.

Il ajouta, en son fameux franc parler:

- Espèces de trous du cul!...

Rassurés, les enseignants consentirent à reconnaître le bien fondé des réformes.

On supprima l’histoire et la géographie, puisque les dépliants publicitaires et les panneaux indicateurs les avaient déjà supplantés.

On supprima le grec et le latin, c’étaient des gens qu’on ne voyait plus que très rarement dans la région.

On supprima les langues étrangères. En effet, les étrangers parlaient en général très mal leur propre langue, avec un accent déplorable, qui nous rendait leurs sabirs incompréhensibles.

On supprima les disciplines littéraires, la philosophie, les arts martiaux, le macramé, le canoë kayak, les mathématiques, le code de la route, l’hygiène dentaire, la mécanique des fluides, l’électro-acoustique, la masturbation, le jogging, le surfing, le piercing, le babby-sitting, la phonétique, la maïeutique, la piqûre antitétanique.

On supprima tout.

On ne conserva finalement que l’Education Nationale, car il importait, disait le ministre, que les jeunes français du troisième millénaire eussent des connaissances pratiques, en accord avec l’ère nouvelle qui s’ouvrait devant nous.

Les ères nouvelles s’ouvrent en effet rarement derrière ceux qui osent les regarder en face, droit dans les yeux.

 

 


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