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24 mai 2014 6 24 /05 /mai /2014 10:38

On assiste, dans la région Centre (mais c’est certainement le même phénomène ailleurs) à l’essor de publications régionales et de manifestations culturelles villageoises. On peut d’abord applaudir et se féliciter que nos chefs lieux de canton soient enfin équipés en artistes. En intermittents du spectacle. En peintres d’avant-garde, qui remplaceraient enfin les « peintres du dimanche », le dimanche étant le moment de l’amateurisme. On assisterait alors à une décentralisation de la création postmoderne, en milieu rural, réputé inaccessible à la culture, toujours qualifiée de parisienne. On verrait des laboureurs enfin nus sur leurs tracteurs, comme les Twin Twin, et des femmes à barbe comme à l’Eurovision.

 Et, bien sûr, on a plein d’exemples de grands artistes qui ont commencé par des descriptions de leur région. Ainsi peut-on dire que Jean Giono est le chantre de la Provence, et Maupassant le témoin de la vie quotidienne en Normandie au 19ème siècle. On peut en citer d’autres comme Louis Pergaud, pour la Franche Comté, Alain Fournier pour le Berry, et pourquoi pas « Le piéton de Paris » pour Léon Paul Fargue. Parmi nos grands écrivains, beaucoup ont souvent commencé par décrire ce qu’ils voyaient autour d’eux.

 Mais à cette échelle, la plupart des artistes ne sont pas demeurés des régionaux, ni des régionalistes, à l’ombre de leur clocher.

Alors pourquoi pas chanter les pintades élevées en batterie dans la région d’Issoudun, les poulets aux hormones des poulaillers souterrains, comme j’en vois dans ma région ? Oui, pourquoi pas ?... Je n’ai rien contre les histoires de clocher de Gabriel Chevalier ! Il a au moins un style... La littérature épistolaire entre deux écrivains d’Egletons et de La Souterraine ne me déplairait pas a priori. A condition que ce soit des écrivains. Or, il y a pléthore de romanciers, en région. Les hommes de théâtre abondent, les groupes musicaux ont un talent fou, les comiques font rire jusque dans les hameaux les plus abrités de la culture. Excellente occasion de revoir les nonagénaires de la tournée « Age tendre ».

 Ce qui m’ennuie dans ce genre de littérature, c’est qu’on a souvent l’impression qu’elle est très réductrice, non pas à cause de la région qu’elle évoque, mais à cause du parti pris d’imitation des séries télévisées. On ne relève que rarement un effort créateur.

Ainsi dans mon département (je n’en suis pas propriétaire !) j’ai observé que la vogue est au polar. Ce genre « littéraire » étant souvent lié aux faits divers tragiques et sanglants. Et puis surtout à l’évocation d’un univers policier, où l’on ne croise que des tueurs en séries, suivis par de fins limiers (le limier est toujours fin aurait dit Flaubert) dont ils font plus ou moins l’apologie. Je n’ai rien contre cette littérature, qui nous a valu Simenon, et San Antonio, mais si je réfléchis un peu, je suis ahuri par la quantité de séries policières à la télévision. On passe de « Le Juge est une femme » au « Boulevard du Palais » et on est priés de « Faire entrer l’accusé ». Après quoi Christophe Hondelatte peut enfin enfiler sa veste en cuir garanti pur porc ! Inutile de préciser qu’on est très loin de la réalité de l’escroquerie et du gangstérisme des hommes d’état !

Souvent Mme le Juge est aguicheuse et parfois en proie à des « problèmes de couple » parce qu’il nous faut bien comprendre que nous vivons au milieu d’une information « people ». Dernièrement je l’ai laissée avec son « compagnon » en prison. Parce que c’est une femme comme les autres, et toutes les femmes vont avoir un compagnon en prison. Il suffit d’attendre que Mr Bouygues construise de nouveaux lieux de détention, en particulier pour y placer la jeunesse, qui est intenable !  Mme le juge mène une existence conforme à ce qu’on attend des femmes de 2014, la preuve elle est amoureuse d’un commissaire. Il n’y a donc pas de questions à se poser à propos de la détention et tout va bien dans les commissariats. La prison est devenue une fatalité, elle n’a rien à voir avec le système social. La prison n’est pas déshonorante, elle est même le passage obligé pour une formation humaniste, en tout cas pour le peuple. Et les magistrats sont d’une blancheur candide, incorruptible. Les policiers sont à l’abri des trafics. Les détenus sont bien soignés, quand on en parle. Du coup, la prison s’appelle désormais la « réinsertion ». Pas d’erreurs judiciaires dans ce milieu. Pas d’affaires criminelles qui mettraient en cause des représentants de l’ordre. Bien sûr, ce pauvre Hondelatte va parfois évoquer l’affaire d’Outreau, mais il se limite plus généralement à des critiques visant des personnes « déstabilisées » au secours desquelles il serait impossible et indécent de venir. C’est un monde où on ne viole ni dans les commissariats, ni dans les lieux de détention. Ou alors il y a très longtemps et l’affaire a été classée. Ces pratiques sont bien révolues.

 De la même façon, en tout cas dans la région qui m’intéresse, jamais une véritable critique des institutions. Ce monde est blanc et lisse. Sauf s’il s’agit d’une histoire très ancienne, et on peut critiquer largement des agissements qui remontent à l’époque de la libération. Dans le département de l’Indre, on a l’affaire Mis et Thiennot, et on ne craint pas d’évoquer la torture en…1946 ! Cette défense de victimes innocentes est juste. J’appartiens au Comité de Soutien pour la révision du procès Mis et Thiennot ! Encore faut-il dire que c’est une « machination » et laisser entendre que des décisions de justice de cette nature ne se produiraient plus aujourd’hui. C’était lié à l’époque trouble de l’après-guerre. Les magistrats en place étaient encore ceux qui avaient servi sous le Maréchal Pétain ! Depuis, ils ont bien dû être mutés. Ou alors la justice et la police ont fait l’objet d’une métamorphose ?

 Dans une revue régionale, on retrouve toutes les rubriques des programmes de la télévision actuelle. On a même droit aux adresses des « meilleures tables », puisque le petit écran fait ses choux gras de la cuisine du soir à « C à vous » où chaque invité arrive avec un cadeau de plus ou moins bon goût. Un exemple, parce qu’on n’est pas bégueule, Yves Rénier pense s’excuser de ne pas avoir apporté sa « tondeuse.à foufoune ». On n’oublie pas de présenter son chef d’œuvre à chaque participation, même qu’il est en vente et on va le répéter à chaque intervention. Parce qu’en plus ça tourne en boucle !

 Bref, comme à la télévision on est toujours en train de bouffer, on oublie les deux milliards de pauvres qui crèvent de faim. Une seule exception, avec Julie Andrieu, qui évoquait les livres de Jean Ziegler, en précisant qu’il avait été responsable de la commission Alimentation à l’O.N.U…

 On ne doit pas confondre le développement de cette culture pseudo populaire avec les nombreux petits journaux de « contre-culture » des années 70. Pour avoir été l’animateur de l’un d’entre eux, « Le Provisoire », qui n’avait pas de visées expansionnistes, je peux dire que les méthodes étaient différentes. On attendait les inculpations pour diffamation et injures. Et elles arrivaient. Le ton aussi était différent, volontiers ironique. Exemples : « La pastille de Mantes », « Le P’tit rouge de Touraine », « le Pavé dans la Marne »… Toutes ces publications refusaient la publicité et dénonçaient la société de consommation. Un mouvement de retour à une vie artisanale et anti-mondialiste, un peu naïf parfois, se mêlait à un pacifisme résolument définitif, et aboutit aux grands rassemblements sur le Larzac. Et la détention donnait lieu à une réflexion sur la prison. Les quartiers de haute sécurité ont été en principe abolis suite à un vrai mouvement populaire.

 En 2014, je crois qu’on peut s’interroger sur le rôle de cette prolifération de revues, de livres, de groupes musicaux, qui ne sont que le reflet de l’efficacité des médias capitalistes libéraux. La question qui se pose est la suivante : peut-il en être autrement ? La réponse est positive, à une condition : que l’on refuse clairement ce système politique et l’abrutissement devant n’importe quelle nouveauté de la technologie !

Sinon, nous vivrons avec cette fausse liberté, entretenue par les « idiots utiles », ainsi que les appelle Jean Claude Michéa.

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