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25 juin 2011 6 25 /06 /juin /2011 07:34

 

Après mon licenciement, j’avais d’abord accepté ce stage de déplaceur de virgules dans les romans des professionnels. On m’avait dit:

- Vous savez, il y a énormément de débouchés, les vrais auteurs, ceux qui courent en Formule1, sur Gallimard ou au Seuil, (c’était une image évidemment!) ils n’écrivent plus jamais eux-mêmes! Ca ne les intéresse d’ailleurs absolument pas!... ils ont des nègres et, parmi ces nègres, certains ne connaissent pas la ponctuation.

Le gars de l’A.N.P.E avait ajouté:

- Et puis, déplacer une virgule, c’est moins lourd que déplacer un 35 tonnes...ou des palettes de sacs de ciment.

J’avais trouvé l’argument pertinent.

Après six mois de stage dans une maison d’édition, je savais repérer les virgules et les déplacer correctement. Malheureusement, nous étions 32 000 dans tout l’hexagone à avoir effectué le stage et il n’y a guère que 2 ou 3000 escrocs officiels qui font écrire des livres par des nègres. En général, tous les hommes politiques, leurs épouses, leurs maîtresses, les maîtresses de leurs enfants et quand on a compté les sportifs connus, les acteurs cabotins et deux ou trois héros de faits divers, on a vite fait le tour de la question.

A l’A.N.P.E, on m’a dit:

- C’est embêtant, nous notre rôle c’est de faire baisser les chiffres du chômage...

- C’était un stage payant, ai-je fait remarquer, ce n’est pas un travail...

- Un stagiaire payant, ou plus exactement un ? Stagiaire Payeur ?, c’est un travailleur qui travaille en payant, ça n’est pas un chômeur, nuance! Voyez donc un ? Trésorier-Payeur ?...

C’était encore d’une logique imparable. J’acceptai donc un second stage payant de trois mois:

 

Comment apprendre à trouver des stages payants.

 

C’était intéressant, je dois dire.

Un attaché du CNRS nous expliqua que la recherche d’emploi faisait désormais partie de l’emploi lui-même. Un stagiaire affecté dans une entreprise chargée de former des chercheurs d’emploi, confirma le fait en arguant de sa propre expérience. Il cherchait en effet depuis dix sept ans et, de ce fait, il était particulièrement compétent dans son activité de chercheur.

- On envisage d’ailleurs de le titulariser comme chercheur d’emploi professionnel. Il formera d’autres stagiaires, chargés d’apprendre aux autres à chercher.

La Recherche, en matière d’emploi, battait son plein, nous assura le premier chercheur, celui du CNRS, c’était une activité en pleine expansion, et l’on n’avait pas à redouter la crise. Bien entendu, tous ces chercheurs payaient pour avoir le droit de chercher, mais s’ils trouvaient un jour quelque chose, l’Etat ferait un effort et on ne les obligerait plus à payer très longtemps, une fois le travail bien assimilé.

A la fin du stage, on nous demanda de nous inscrire pour postuler à d’autres stages, qui nous motivaient particulièrement.

Je choisis « Déplaceur de tables dans l’enseignement secondaire » et bien m’en prit car deux mois plus tard j’étais accepté dans un stage non rémunéré mais si peu payant (cotisation Sécu seulement, et assurance chômage, assortie d’un peu de CSG) que je me sentis privilégié, et même, disons-le, nanti, par rapport à ceux qui payaient vraiment.

J’avais rédigé une lettre de motivation qui retint l’attention du jury.

J’y disais entre autres que les tables m’avaient toujours inspiré, depuis l’enfance, où je me glissais sous les tables, pour apercevoir les dessous féminins. Les dessous de table, en espèces sonnantes et trébuchantes (l’expression fit impression, si je puis dire, le jury ne possédant pas un bagage intellectuel très important) ne me déplaisaient pas non plus, et j’étais prêt à  « tenir ma place à table », ce qui acheva de les convaincre.

Un collègue chercheur, jaloux comme ils sont tous, me dit que j’étais tombé, par chance, sur un jury d’humoristes, et que j’avais simplement eu de la veine.

Je ne lui en tins pas rigueur, j’étais trop heureux de mon coup!

 

Le stage de déplaceur de tables n’est pas, contrairement à ce qu’on pourrait imaginer au seul énoncé du titre, un stage bidon. La formation, en effet, est très longue et très complète, assurée par un personnel compétent, extrêmement bien formé au cours de stages préparatoires particulièrement pointus.

Nous fûmes reçus par le Maître de Stage, qui nous invita aussitôt à le tutoyer, la convivialité constituant une des valeurs essentielles de cette profession, où l’on est amené parfois ? à rompre l’harmonie des mouvements et à se marcher sur les pieds. ? Il convient alors de garder le sourire, et tout se passe bien, nous assura-t-il.

 

Si je me permets de rappeler le contenu de ce stage, c’est qu’il fut très complet et, en même temps, remarquablement équilibré. On pourrait, en effet, s’imaginer qu’un déplaceur de tables n’est qu’une sorte de manutentionnaire spécialisé dans un type de mobilier, et rien de plus.

Grave erreur.

La première semaine fut consacrée aux cinq causeries: l’origine des tables, les tables en bois, les tables en métal, les tables en verre et une étude très poussée sur la différence entre ce qu’on peut appeler une « table basse » et une table ordinaire.

La seconde semaine, on étudia plutôt la table ronde par opposition à la table rectangulaire. On élimina assez vite  « la table ronde », car bien qu’elle eût servi autrefois aux Chevaliers, elle était rarement utilisée dans les lycées du XXème siècle.

Le troisième jour, le formateur était absent pour quarante huit heures, le temps d’enterrer une grand mère, à Brest. C’était un enterrement particulièrement long à cause de la cérémonie religieuse. On sait que les Bretons sont très croyants, le lecteur ignore peut-être que lors des enterrements, la famille s’assure que le défunt est bien monté au ciel. Il faut donc se montrer patient. On attend au bistrot, ou, mieux encore, en famille, en buvant. C’est la seule façon de provoquer l’ascension du cadavre. Bon, je reviens aux stages.

La troisième semaine fut entièrement consacrée à la façon de disposer les tables. On commença par la disposition en « U », très en vogue depuis mai 68. Mais on essaya également toutes les autres lettres de l’alphabet. Le « Q » s’avéra impossible, le  « I » était trop simple. Le  « L » se révéla intéressant, tout comme le « V ».

Toutes les autres lettres furent éliminées, et l’on ironisa même sur le « M » et sur le « W ».

La quatrième semaine nous permit enfin de revenir au « U », plus complet que le  « L » et moins agressif que le « V ». (Ce sont les mots du Formateur).

Les deux mois suivants furent consacrés à des travaux pratiques, au cours desquels nous transportâmes des tables de plus en plus lourdes au fur et à mesure de la progression de nos connaissances.

Au bout de trois mois nous maîtrisions parfaitement le déplacement de toutes sortes de tables. Nous nous disposions un à chaque coin, au signal du Formateur nous soulevions la table de cinq centimètres environ et nous suivions alors les instructions en ce qui concerne l’emplacement exact à atteindre.

Je reçus mon attestation dans un premier temps, puis six semaines plus tard mon diplôme, qui représentait une superbe table aux mains de ses déplaceurs. Au dessous une simple inscription:

« M. X... a été jugé digne du Diplôme de Déplaceur de Tables, par le jury de l’Académie de Paris Créteil. Il a obtenu la mention très honorable. »

C’est par la suite que l’affaire se gâta.

J’avais trouvé un entretien pour un premier travail. J’entrai dans le bureau du Directeur des Ressources Humaines. Il était assis derrière sa table.

Alors ce fut plus fort que moi: j’empoignai la table directoriale, la soulevai avec une force qui m’étonna moi-même et la rabattis sur le crâne du malheureux responsable des ressources humaines, lequel mourut sous le choc. Il était père de quatre enfants, dont l’un venait d’intégrer l’Ecole Polytechnique.

Mon avocat eut beau plaider, devant la Cour d’Assises, l’excès de formation ( je me souviens encore de sa formule: « mon client est excédé par les formations ».), les jurés ne m’accordèrent aucune circonstance atténuante.

Je purge actuellement ma peine à la Maison Centrale de Saint-Maur, mais il est très difficile de préparer ma réinsertion. En effet, les tables de toutes les salles où évoluent les détenus sont désormais vissées au sol.

Un Déplaceur de Tables n’a aucun avenir dans un tel environnement.

 

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commentaires

Odette Laplaze-Estorgues 25/06/2011 20:21


Bravo Rolland Hénault. Il n'y a qu'une plume comme la tienne pour nous faire poiler avec ce système à la con des prétendus stages de réinsertion proposés par les organismes de "notre État
bienfaiteur" ! Encore bravo et merci. OLE


ELIZABETH 01/08/2011 12:10



Merci Odette pour ton commentaire. Tous les compliments que tu peux faire à Rolland me touchent également. Je t'embrasse. Elizabeth