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27 novembre 2010 6 27 /11 /novembre /2010 15:42

haies.jpgKarim avait beaucoup manqué l’école mais il avait appris à compter. Utile quand tu es dans le commerce. Je le rencontrais souvent au coin de la rue des Haies, dans ce quartier populaire comme on dit mais surtout avec ses coins oubliés. Depuis qu’il avait quitté l’école, mais l’avait -il quittée ou l’avait -elle juste lâché, donc depuis ce temps, il avait pris racine à ce coin de rue. Racine pas Molière….
Placide, légèrement enrobé, la mâchoire carrée et les épaules larges évitaient qu’on se moque de lui. Il ne souriait jamais. Savait-il le faire seulement ? Je connaissais ses expressions par cœur, l'œil, le nez , le front remplaçaient les dents blanches. Je devinais quand il était content, quand il fallait passer son chemin.
C’était comme un repère dans le quartier, s’il était là, il n’y avait rien à craindre , on pouvait se prétendre en tranquillité. S’il n’était pas là, c’est que le secteur était sous pression, que quelques farfelus se chicotaient, que quelque ronde s’effectuait pour montrer la présence de l’état, faire frissonner le jeunot.
Pire, c’est qu’il n’avait rien à vendre ce jour là….soit parce que la demande avait été importante comme certains soirs d’été, soit que le ravitaillement n’avait pas été fait. Cela n’incombait pas à Karim, lui, il était disponible. Puis, je l’ai vu se refermer, la parole avare, le mouvement de détournement. Il ne parlait plus qu’à ceux qui venait le solliciter, mais peut-on appeler cela parler ? Il devenait nerveux, difficile à approcher.
Il eut quelques déboires, la police ne peut toujours fermer les yeux, les collègues sont bavards, les clients eux-mêmes par lâcheté lâchent des noms, sans parler des vraies balances. Il fit deux voyages en dedans . Revint..Plus lugubre que jamais. Je le revoyais toujours présent à son poste. On aurait pu croire que ces deux mètres carrés de trottoir lui appartenait en propre.
Ça va Karim,t’es revenu ? Pas trop dur la bas ?
”Ça m’a fait perdre de l’argent” . Pas plus. Planté là, hiver comme été, il ne partait jamais en vacances. Enfin, il devint comme qui dirait chef de rayon , la clientèle était fidèle, la concurrence un peu jalouse. Un soir, malgré son calme, il se résigna à rétamer deux prétentieux qui en voulait à son étal.
Re-belote à la case prison. Cette fois ci , Je sus qu’il y gagna un peu d’argent ; Les franchisés florissaient à Fleury. À sa sortie, je le revis éternel phare pour fumeur en détresse . Puis j'ai quitté le quartier. Ailleurs.
Je suis revenu dix ans plus tard.Un autre était à son coin. Je m’approchais et demandais après Karim.
“-T’es qui toi ?”
“Un de ses ..disons amis…”
“Tu veux quoi ?”
“Juste de ses nouvelles”
“ connais pas..c’est tout ?”
Le ton n' étant pas à la franche camaraderie ,je m'apprêtais à laisser tomber n’étant même pas acheteur, cela n’ouvrait pas le dialogue.
Je tournais donc les talons quand j’entendis :
- He, m’sieur, j’vous connais vous!
Je reconnus un de ces gamins qui fréquentaient le théâtre que je dirigeais quelques années plus tôt au milieu des H.L.M.
“- Tiens , salut, Rachid, tu deviens quoi?”
“- Bien, je suis en apprentissage de mécanique, BEP “
“T’es content”
J’sais pas….Vous êtes revenu ?
- Non je passe, dis tu sais ce qu’il est devenu Karim ? Tu sais , il habitait au deuxième, au 4..
- Karim? Le gros? Ch’ sais pas, il est parti depuis cinq ou six ans .Il est jamais revenu. Ses vieux , ils sont retournés au bled, c’est tout.
-Et lui , il y est aussi?
Je crois pas, vous savez le bled pour nous..

C’est tout ce que j’en savais, et puis j’ai oublié Karim.

Seulement ce matin en me baladant vers la porte de Montreuil , j’entrais dans un café. Un de ces nouveaux café, pour bobos comme on dit, pour touriste aussi,: la banlieue commence à se vendre chez les tours operator. Quand on a soif, on s’en fout un peu ..C’était un de ces nouveaux bar-branché -brunch .Les trois B + . Sans compter le B& B , les Boissons bio et les fille 90 B. Que du bébé .
À peine entré j’entendis une voix forte :
“Sors d’ici misérable, moi, je ne veux pas de ça chez moi ! Casse toi, je veux plus te voir.” Et là je vis mon Karim derrière le bar., impossant dans sa splendeur de patron, en face d’un maigrichon qui sorti bien vite.. Il se tourne vers une serveuse: “Toi, je te préviens si je vois encore ton pote le dealer ici, je le casse ! Pas de ça ici,!!” Aller, va bosser !
Je restai comme un imbécile devant le bar .Il se tourna vers moi et en instant son visage s’éclaira.
“M’sieur Richard, ça fait plaisir!! “Je crois que c’est la première fois que j’ai vu ses dents .Elles étaient en or.
“Ben, dit donc, t’as bien réussi, si on peut dire ça “
“Le fruit du travail , m’sieur Richard”
Vous savez, moi, je suis qu’un brave commerçant. Le travail et l'honnêteté. Jamais un client ne part sans être satisfait chez moi…il n’y a que ça pour réussir. Je vous offre quoi en souvenir du bon temps ?..

Le bon temps……
Je ne lui ai pas demandé pour qui il votait..

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commentaires

richard Vitte 04/12/2010 10:48


Rachid ou Richard , on est pas loin...
Je vais envoyer une autre nouvelle dans la même veine
salutes
Richard


ELIZABETH 18/12/2010 09:05



Quand tu veux, Richard. Tu es le bienvenu.



Odette Laplaze-Estorgues 04/12/2010 10:36


Bien sûr qu'Élise acceptera de publier une suite. Désolée Richard pour deux erreurs en orthographiant les prénoms. D'avoir changé KARIM en RACHID et d'avopir oublié le D de RicharD. Pan sur les
doigts : j'aurais dû me relire. Toujours est-il que j'aime votre dernier texte même s'il m'a plombée à la première lecture. OLE


richard vitte 04/12/2010 10:07


Merci d'avoir lu.
Cette nouvelle fait partie d'une série que j'écris en ce moment.
Il y aura sans doute d'autre publication si Elize le veut bien.
Richard


Odette Laplaze-Estorgues 27/11/2010 16:05


Je sors lessivée après lecture de l'extrait. Des Rachid, de cette sorte, j'espère n'en pas trouver... Il avait l'air sympa. L'air seulement ? Le fric pourrit vraiment les gens...
Dites, Richar Vitte, l'extrait est-il dans un plus long texte ? Merci de l'avoir proposé.
OLE