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30 octobre 2010 6 30 /10 /octobre /2010 09:35

Car l’uniforme, selon la fameuse formule de Boris Vian, est un avant-projet de cercueil. Il ne s’agit plus, en effet, de rectifier la position, mais d’uniformiser les militaires, de façon à ce qu’on n’assiste plus à ces scènes lamentables : des cadavres dont les pantalons sont trop moulés, voire carrément trop courts, des blessés qui agonisent dans des souliers ridiculement longs, bref des combattants qui crèvent comme des clowns dans des positions déshonorantes et démoralisantes pour le patriotisme.

408-italie.jpgLes « industriels du textile », me dit mon quotidien, sans d’ailleurs préciser à quels industriels il fait allusion vont prendre les mesures sur 12 000 personnes ! 500 militaires dont 130 femmes « sont en train d’y passer », ajoute élégamment mon confrère. Cette vaste opération aura lieu à Tours, sur la base aérienne.

Car l’armée doit habiller pour l’hiver et l’été, 60 000 militaires !

J’ose le dire et même le crier très haut : cette mesure, à un moment où sévissent le chômage et la misère en France, où les jeunes sont tellement enthousiastes dans les lycées qu’il faut désormais un policier par établissement pour faire entrer la connaissance dans les têtes, cette mesure est salutaire. Sinon qu’allons-nous devenir ? des Irakiens ? des Palestiniens ? des Tchétchènes ? Et tout ça au pays de Louis XIV et de l’Empereur Napoléon 1er ? Au pays du Maréchal Pétain ?

Mesurer le militaire est urgent, et d’abord parce qu’on en avait assez d’être obligé d’enfoncer les cadavres à coups de baïonnette dans des cercueils trop petits. Ils est même arrivé que des manches galonnées pendissent une fois la caisse refermée ! On brisa, m’assure-t-on les membres de salopards qui n’avaient pas, avant de mourir héroïquement, indiqué avec précision les dimensions de leurs abattis ! Ah elle était belle, la France des soldats inconnus !

Mais il est intéressant de noter que les mesures qui vont êtres faites, le seront selon les technologies les plus sophistiquées. En 3 D , assure le journaliste local. On ne saurait se contenter de la toise, en effet. Souvent, le bidasse, ému à l’idée d’aller donner son sang, ses tripes et quelques autres organes auxquels il avait la faiblesse de tenir, par un reste de philosophie défaitiste, rentrait la tête dans les épaules pour gagner, ou plutôt perdre, deux ou trois centimètres. Résultat : des habits trop longs qui traînaient dans la boue ! D’autres trichaient sur le poids, en refusant de manger huit jours avant la mobilisation ! Ces profiteurs, par la suite, avalaient une triple ration de lentilles aux cailloux et trois mois plus tard, il fallait changer le ceinturon !

L’armée française a ainsi perdu en dignité, mais aussi en espèces sonnantes et trébuchantes, selon la formule consacrée. Car certes, les clairons sonnaient la charge, mais les soldats trébuchaient, empêtrés dans des bandes molletières qui faisaient rire l’ennemi quand il leur transperçait l’intestin grêle d’un geste ample et d’autant plus noble que l’habit était adapté au geste.

On mesurera aussi « le périmètre crânien » et c’est peut-être là que se situe la meilleure idée. Car lorsque, par les soirs avinés de mai, l’adjudant hurlait : « Gard’vop », ce qui signifie en langue vulgaire, je veux dire en civil, « Garde à Vous ! » et ajoutait : « Je ne veux voir qu’une seule tête », eh bien, souvent, il en voyait deux, parfois trois. Ce phénomène n’avait pas pour seule cause l’ingestion de deux caisses de Kronenbourg, il tenait à la malignité du soldat de deuxième classe, le bien nommé. En effet, beaucoup de ces pseudo-combattants avaient l’audace de ne pas mesurer la même longueur. D’autres s’empiffraient la bonne soupe aux haricots sans se soucier de leurs camarades plus maigres, dont l’organisme eût mérité une double ration.

Désormais donc, tout sera normalisé. On sera habillé une fois pour toutes. Et on envisage même, du moins les fameux « industriels du textile », d’étendre la mesure aux civils, sauf aux plus pauvres, mais ce ne sont plus des hommes à proprement parler, d’ailleurs on les voit souvent, à la porte des supermarchés, dont l’entrée leur est interdite comme aux chiens qui les accompagnent.

Je suis en mesure, suite à des indiscrétions dont on comprendra aisément que je ne révèle pas la source, que certains militaires disposaient de cerveaux dont le poids n’atteignait pas 10 grammes. Comment voulez-vous installer convenablement un képi sur des crânes de cette dimension ?

D’autres avaient la « grosse tête » et hurlaient sans aucun souci d’harmonie dans les cours de nos casernes. D’autres enfin avaient les pieds plats, les genoux cagneux. Certaines femmes persistaient, je prie les chiennes de garde de m’excuser, mais enfin la vérité avant tout, d’utiliser des tampax non réglementaires ! Et même pas tricolores, tandis que les mâles « portaient » comme on dit, indifféremment à droite ou à gauche !

Incroyable.

Enfin, tout s’arrange, nous voilà prêts pour la prochaine, à supposer d’ailleurs que la précédente ait jamais cessé !

Je vous quitte, je suis équipé de la nouvelle tenue du tueur normalisé. L’ennemi n’a qu’à bien se tenir. Silence dans les rangs ! Je ne veux voir qu’une seule tête ! Une tête pour 60 millions de Français, ça suffira largement, puisque, de toute façon, la France est une colonie des multinationales. Elle est dispensée de tout effort cérébral. Profitons-en pour soigner la tenue !

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commentaires

Odette Laplaze-Estorgues 31/10/2010 13:06


Encore un fameux article de Rollad Hénault ! Je ne résiste pas à l'envie de citer la phrase qui m'a fait pisser de rire : "Il est même arrivé que des manches galonnées pendissent une fois la caisse
refermée !" Le subjonctif ajoute à la saveur du texte. Cette histoire d'uniforme me rappelle le très bon film d'Yves Boisset : "Le pantalon rouge". L'histoire se situe au début de la guerre 14/18
quand les pauvres poilus se faisaient buter comme des lapins avec leurs veste bleu et pantalon rouge. Sûr, il y en aurait encore à raconter sur les exploits de la grande muette ! OLE