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2 février 2013 6 02 /02 /février /2013 10:32

Les deux filles remercient d'un geste de la tête et disparaissent en direction de la cour sans honneur, vers leurs quotidiennes activités...Nobles tâches journalières, ennuyeuses et faciles comme dit le poète...mais d'autant plus méritoires.

Seul au milieu de la Cour d'Honneur, avec ses majuscules, Eugène est grandiose. Et le harnachement insolite qui lui sert de vêtement, ajoute une touche d'héroïsme à son attitude. Ah non, nul ne saurait en ce moment, en voyant la noble allure d'Eugène, se laisser aller à je ne sais quel ricanement!

 Mais le silence, qui désormais règne dans la Cour d'Honneur, ne peut pas durer éternellement. Une minute au maximum, c'est la règle, sinon, après, on s'emmerde. On regarde ailleurs. On se gratte le nez. On passe d'un pied sur l'autre. Il faut savoir s'arrêter.

- Allons je descends je suis illico à l'écoute, l'Ugène!

Eugène attend. Pas un geste. Pas un mot. Rien. Le silence. Lourd. Pesant.

Heureusement, voici M le Directeur, suivi de son fidèle ami, votre serviteur (n'en abusez pas cependant, je ne prends pas de commandes en terrasse).

- Queuqui n'y a, l'Ugène?

Ah il est drôlement bilingue le Arnesse, il le cause, le patois d'Eugène!

- Cré bordel, ceux saprées salopes j' yeux z'y fourre mon bâton queuque part si qu'à recoummencent un joûr...

- Qu'à r'commençons quoué, cré nom...

- A m'capter!...alle ont v'lu m'capter mais c'est point d'main la veille qu'on l'couidnappe l'Ugène, l'est assez membru pour y en rabatt' une boune râclée en plein ed'sus la châte...

 Cette révélation provoque l'étonnement de Arnesse. Arnesse est incrédule. Il se dit que l'Eugène débloque. Qu'il est devenu sinoque. Il a certainement raison. Ces deux jeunes filles, sanitaires et sociales en diable, ne sauraient se livrer à de pareilles pratiques.

Mais voilà l'Eugène qui gémit, qui geint, qui rugit, qui mugit:

- Et pis l'Arnestine cré nom! j'l'oubéliais l'Arnestine alle est point t'au lit...

- Aspliquez-vous, membru...

On va pas continuer en patois. Je sais que ce serait plus réaliste. Mais ce serait aussi trop long. C'est dommage dans un sens. On perd en pittoresque. On gagne en concision. Faut savoir ce qu'on veut dans la vie.

Alors voilà.

Je résume le discours du père Eugène. En cette nuit chaude de juillet, l'Eugène avait été saisi par le démon de midi. En pleine nuit, c'est plus fréquent qu'on ne l'imagine. Il s'était donc allé étendre un instant dans le lit de Mme Ernestine, ainsi qu'il avait accoutumé de faire depuis déjà pas mal de mois. Seulement voilà, en tendant la main, exactement à l'endroit où, habituellement il rencontrait quelque chose de rebondi et velu, il n'avait rencontré que platitude glabre, ou, si l'on préfère absence de système pileux et surface plane. Il s'en était étonné. Il avait attendu, espérant que sa vieille dulcinée s'était allée promener sous la ramée, humant l'air nocturne dans une communion solennelle avec l'univers végétal.

-" A moins qu'a soye sortie pisser!" avait-il aussi pensé, pragmatique.

Mais Ernestine point ne revenait sur sa couche. Minuit. Une heure. Deux heures. Trois heures.

Etc...

Alors Eugène avait soudain été saisi d'un pressentiment. L'Ernestine avait été capturée, comme les autres. Ainsi on lui retirait le pain de la bouche, à lui, un gars de Margouillat? C'en était trop. Son sang ne fit qu'un tour, un seul!

 Le pain de la bouche. A vrai dire, c'était une image, qui exprimait l'idée d'une privation. Elle eût d'ailleurs mieux convenu dans la bouche de Mme Ernestine. Car c'est plutôt à elle qu'on retirait le pain. Mais tout le monde aura compris, même les bacs-5, il n'était point là, à proprement parler, question de pain.

 Alors, en hurlant, Eugène descendit dans la Cour. Puis en hurlant plus fort, il enfonça la porte de la Cour d'Honneur, tirant de leurs sommeils angéliques Mlles Branletta et Turlutatata, qui accoururent aussitôt. Et nous arrivons ainsi à cette scène hurlante et agitée décrite plus haut. Ca y est le flash back est terminé.

 Et voilà toute l'histoire!

 L'embêtant, c'est que cette histoire, précisément en entraîne encore une autre, on se demande si va pas mal finir tout ça. Neuf disparitions! Dans la Creuse! Et là, c'est pas les Islamistes! Ni les Bosniaques! Ni Carlos. Ces gens-là ne connaissent pas la Creuse!

Alors qu'est-ce qui se passe au juste? On va finir par découvrir le pot-aux-roses?

Voilà au moins une belle expression qui ajoute sa touche de poésie à cette scabreuse histoire qui avait grand besoin d'un peu d'innocence.


11 La métamorphose d'Eugène

 

 Nous voilà donc avec cette fois neuf vieillards capturés mais la dernière victime n'est pas des moindres: l'Ernestine, la copine à Eugène, le membru de la Bouzarde. Alors là, les ravisseurs ont commis un sacré impair! Une considérable bévue!... Et pris un sacré risque! Je voudrais pas être à leur place! Ils étaient pourtant prévenus, les ravisseurs, par un dicton déjà cité au début du roman! Eh bien, ils ont voulu passer outre!

Tant pis pour leur gueule!

 Ca va leur coûter cher, assurément, ils l'emporteront pas au paradis! Car l'Eugène, de plus avoir l'Ernestine quand il en a besoin, ça l'a rendu comme fou! Fou furieux même. Il arrête pas de pousser des hurlements, de proférer des grossièretés, de frapper le sol avec son gros bâton de houx. Et il se néglige, il se lave plus entre les orteils, il se lave plus le cou, il se lave plus la partie centrale de son anatomie, lui qui avait coutume de prendre une douche, régulièrement, tous les trimestres! C'en est même triste à voir, il se lave plus les dents!

 C'est pas qu'il lui en reste beaucoup, mais justement, c'est un avantage d'avoir seulement six dents, le récurage est plus rapide, eh bien Eugène, il profite même pas de l'aubaine! Il se rase plus. Il se fait plus les ongles.

- A quoué donc cré nom dé diou qu'ça sarvirait, dé s'nertoyer tertout partout pisque l'Arnestine alle est couidnappe par des ravisseûrs...

 Seulement, contrairement aux hommes des villes, qui se laissent abattre quand ils se marginalisent ainsi, Eugène, lui, ça lui donne des forces. Ca le structure! Plus il est sale, plus il est impressionnant, féroce, redoutable.

 Annoncé avec dix mètres d'avance par des jurons et une odeur plus puissante que celle des boucs les plus virils, il terrorise les infirmières bac+8! Et ça il faut le faire, parce qu'elles en ont vu et senti, des vieux salingues! des bêtes humaines! des qu'avaient du poil de fauve sur l'échine, et quasiment des crinières, avec des dents de cheval toutes jaunes, et d'autres, griffus, onguleux, cagneux, avec des grosses narines poilues! Et qui chmoutaient, qui crognottaient, qui schlinguaient...elles en avaient rien à cirer, les belles gonzesses, on aurait même dit que l'odeur les excitait:

- Dis-moi Branlettina, t'as pas vu ce vieux cradingue d'Auguste?

Alors Branlettina, soudain émoustillée, relevait le col, prenait le sens du vent et humait à longs traits:

- Je le sens il est par là...je sens même avec qui...avec la mère Marguerite...y a un relent, là, qui vient de derrière le camélia testicula...

Ca leur faisait pas plus d'effet que ça.

A l'Ecole Spécialisée, il y avait un cours "Flair du troisième âge", coefficient 2 à l'examen. Elles en avaient senti, des odeurs, mais quand même, pas comme celle que dégageait l'Eugène.

 Or, Arnesse finit par se ranger à ma théorie. Il accepta d'utiliser les qualités du père Eugène, sa motivation, sa puissance de travail, décuplée par la continence! Je me souviens très bien de notre première réunion de travail.

Le père Eugène, hurlant toujours son leit motiv favori:

- Ah cré nom d'cré nom y l'connaissont point l'membru ni les gâs de la Bouzarde...

Arnesse l'arrêtait là:

- Hardi l'pé, y avions t'y vout' accord censément pour que j'soyons alliés dans c't'affaire cré nom et que j'captions les couidnappeux!...

- Tu peux compter sû moué ch'tit gâs, tant qu'j'arons point l'Arnestine allongée à sa place et en l'état d'marche,  en avant coume en arrière, cré bon diou, j'soumes z'alliés...

- Topons là...

- Taupons...

C'est curieux, ils emploient pas le même mot, et ils se comprennent!

- Café bouillu, marché conclu!

Peut-être faut-il voir dans cette erreur d'interprétation d'un proverbe ancestral, un tout début de détérioration des neurones d'Eugène. Peut-être. L'essentiel, c'est que tout le monde comprenne. J'en connais à la télé et à la radio qui font pas mieux qu'Eugène.

 Alors voilà ce qu'on a décidé tous les trois: Eugène sera notre espion. Il va cesser les excessives manifestations de douleur morale qu'il offre actuellement au personnel aussi bien qu'aux pensionnaires. Il va se laver, on lui met d'ailleurs à disposition une salle de bains hyper équipée avec des appareils spéciaux pour les ongles incarnés, les poils des aisselles, la peau des gonades...

- J'avions point d'grenades, ch'tit gâs, c'est point la peine...qu'il avait dit.

On lui avait expliqué le sens du mot, ça l'avait mis en confiance, l'Eugène, de savoir qu'il avait des gonades...

- "Des gonades pour la dégonade" qu'il faisait, matois....j'vas y die d'me gratter les gonades, aux fumelles, j'vas y die...

- Vous disposez d'elles cré nom, selon vot'bon plaisi, mon yeu gâs de la Bouzarde...avait répliqué Arnesse.

 Et puis dans la salle de bain, il y avait des récure-oreilles, des gratte-fesses, des tire-peau, des appareils anti-rides, des aérosols, des pulvérisateurs de parfums orientaux fabriqués à Clermont-Ferrand, des séchoirs haute densité fabriqués à Limoges, des décrotteurs de nez à laser, des cureteurs de dents à distance, des télé-peignes pour cuirs fragiles, des shampooings aux oeufs d'étourneau, des potions anti-pelliculaires pour le pubis, et je cite juste quelques échantillons, bref, Eugène devait se retrouver tout neuf, pimpant, propre, élégant, fleurant bon l'après rasage et le bain à la vanille.

- Es-tu sûr qu' j'aurions pas l'allûre d'une fumelle, non dé diou d'cré non...

- Pé Ugène, juré craché cré nom dé diou, t'auras téjou la fiére allûre d'un vrai houme de la Bouzarde...

-¨Parce qu'attention, j' seus pas pédé...j'savions tout ça, qu'les salles dé bains c't'une invention des pédés...

- On vous arcouvrira d'un biau costume de mâle, hardi gâs...

Qu'est-ce que c'est fatigant ce patois à la con!

 Au début je me disais je vais m'habituer, eh bien non c'est impossible. On ne s'y fait pas. C'est une langue extrêmement pénible à entendre, elle vous arrache les oreilles, elle choque le bon goût le plus élémentaire, en plus, elle se parle en crachant et en reniflant! J'en ai marre! Franchement, il est temps que cesse cette conversation, je sens que je m'énerve je vais craquer. Or il ne faut pas.

 Eugène donc va être lavé et habillé dans un costume normal, afin de ne pas éveiller les soupçons. On sera même surpris de cette métamorphose. Il sera gentil, il parlera peu, car tout de même, lui apprendre le français des salons du 18ème siècle, c'est difficile. Néanmoins, quelques belles tournures assez bien venues sortiront de sa belle denture américaine. Car on lui a prévu un dentier neuf, rutilant, avec deux molaires couronnées en or massif vers le fond.

 Le lendemain et, par le fait, le mercredi, Eugène se lève. Il a revêtu un superbe costume colonial d'une blancheur immaculée. Son chef s'orne d'un chapeau de même origine et l'on entrevoit, sous la veste de bonne coupe, une élégante chemise à fleurs. Le cigare qu'il fume est gros comme une grosse...finalement je ne dirai pas comme quoi, ça va détruire la belle impression générale qui prévaut jusqu'à maintenant. Ses vieux sabots galoches bourrés de paille ont été remplacés avantageusement par des bottes de cuir et son légendaire bâton de houx a cédé la place à, disons-le, une badine. Une pochette agrémente sa poitrine rajeunie et il chantonne, ou plutôt il sussure une vieille chanson d'amour du temps jadis:

 

    Manon Manon belle Manon

    Mon coeur est fou d'amour pour toi

    Quand je te vois passer Manon

    Ah non mon coeur n'est pas de bois

 

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