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6 avril 2013 6 06 /04 /avril /2013 09:53

- C'est qu'une question d'habitude... les jeunes, c'est très surfait aussi...d'ailleurs, c'est jamais que des futurs vieux.

Il a du bon sens, M le Directeur de l'Eternel Repos. C'est une qualité si rare de nos jours. Mais quand même, les futures vieilles, pour l'instant du moins, c'est pas désagréable. Ca dynamise l'ambiance, je trouve.

 Et voilà donc toute la brigade des infirmières spécialisées, celles déjà suce-dites, celles qui sont suce-pas dites, du moins pas à ma connaissance et toutes les autres. Je vous donne quelques noms, mais je suis fatigué par cet établissement vous pouvez pas savoir ! Alors vous les aurez pas toutes, tant pis!

 Il y a donc là Marina Menotta, qui est un peu le kiné de la bande si on peut dire, et puis Mollettina, et puis Sanita, qui est toujours très propre et Langourosa qui chante si bien le soir en massant les vieux prostatiques prostrés, et Langoustina, qui est moins rompue à l'hygiène urbaine, mais qui obtient, curieusement, un gros succès rural, et aussi Pissanova, qui a inventé un nouveau type de bassin, et Pipeletta, non, c'est très honnête, elle cause elle cause c'est tout ce qu'elle sait faire, la confondez pas avec Pipepina, elle c'est bien ce que vous pensez, ah c'est pas facile tous ces noms en "a", mais les pensionnaires s'y retrouvent tout de suite, en fonction des besoins du moment.

 D'ailleurs la cloche sonne, ça tombe bien, ça arrête l'énumération.

 Deuxième sonnerie: entrée des invités, mâles et femelles. Les femelles sont plus calmes, c'est pour ça qu'elles vivent plus longtemps. Elles abusent pas. C'est l'avantage de l'ovaire sur le testicule, c'est interne, protégé, très vivant durant la période jeune, très peu actif ensuite. Alors que le testicule est dehors, il voit tout ce qui se passe, les jeunes bac+8, ça l'énerve, il a tort, ça le fatigue, résultat statistique, il est à plat bien avant. Dégonflé. Foutu.

 Je sais que ce passage, contrairement aux autres, n'est pas de très bon goût. C'est un passage anatomique et physiologique. Si c'est du mauvais goût, il faut vous en prendre au responsable, celui qui a conçu les modèles mâle et femelle. Seulement celui-là, il est pas facile à rencontrer.

 Et pour les rendez-vous, il y a une sacrée file d'attente !

Mais l'entrée des belles jeunes filles fraîches et dépourvues de sous vêtements s'accompagne d'un premier arrivage de vieux, qui entrent déguisés dans des vieux habits d'antan, c'est une idée de l'intendant, car il y a quand même deux ou trois mecs parmi le personnel. Eux aussi ont des pseudos mais c'est le nom + le prénom: Maurice Chevalier, Dranem, Georgius, Président Félix Faure, Arnesse Ladoumègue, Marcel Cerdan, Louis XV, Marcel Sembat, Maréchal Pétain, Soldat Inconnu etc... L'Intendant c'est Clémenceau. Les vieux, il a su les mener à la victoire en 14 et en chantant, alors on le respecte, les vieilles se prosternent, l'appellent familièrement Père la Victoire. Le soir, quand il a fini le boulot il se démaquille, retourne à la vie civile, le père La Victoire, c'est un pédé qui fait les beaux soirs des laboureurs homosexuels du canton d'Argouillat-la-Grande-Rigole, en Basse Marche. Alors dans les travestis, il fait merveille.

 Et voici donc une première fournée de nobles représentants du quatrième âge, vêtus de pourpoints et de hauts de chausses, de braies, une courte pointe sur le dos pour certains, un hennin sur la cafetière pour certaines, une cotte de maille avec un heaume et un haubert pour les plus solides... ah! c'est un beau défilé folklorique!

On applaudit ? On applaudit !

Tous ces braves gents et gentes dames prennent place, c'est-à-dire que les infirmières bac+ 8 les calent bien une fois pour toutes sur leurs chaises, leur attachent leur bavoir, et leur rabattent un boulier devant le nez en attendant les friandises.

 Seulement, une fois tout ce petit monde vissé à sa chaise, on s'aperçoit qu'il en manque plusieurs, des chaises, exactement huit, et c'est pas les places symboliques des kidnappés. Huit, ça c'est bizarre !!!

Eh ben non c'est pas bizarre, c'est le clou de la soirée, les huit ! Ce sont en effet les participants à la grande course de voiturettes organisées entre les arbustes au noms latins ! Ah ça c'est inattendu !!!

 Et pourtant écoutez le vrombissement des machines... mieux que ça... vous les entendez ?... mais si, le rugissement de la Mac Laren du Père Gaston, six cylindres en lignes, la Williams Renault du Père Fernand, la Bennetton-Ford du vieux père Alphonse, dit Fonfonce... premier aux essais, ce matin... écoutez ils approchent... ils entrent dans le couloir, le bruit s'amplifie, les spectateurs poussent des hurlements, les voilà !... les voilà !!!.... dernier virage... attention c'est Fonfonce, le sclérosé en plaques qui négocie un virage superbe et franchit la ligne devant la table, à plus de 23 km/h... à 1 seconde 3/100ème la Bennetton-Ford, troisième à un tour le pè Gaston, qui a du s'arrêter sur un  incident de sonde prostatique et qui fait perdre une belle deuxième place à l'écurie Mac Laren.

 Allons maintenant c'est l'heure des réjouissances, champagne pour tous avant les hors d'oeuvre récupérés à la cantine de l'usine Michelin à Guéret ainsi que les dindes congelées qui atteignent demain la date limite, ils ont intérêt à tout finir ce soir avant minuit.

 Arnesse me dit:

- Il le savent qu'ils ont intérêt à se magner le train, sinon c'est la gastro et l'hospitalisation à Guéret et là-bas, ça rigole pas, les bistouris sont maniés par les mains les plus ravageuses de tout l'hexagone!

- C'est un régime assez dur...

- C'est pour leur bien... l'ennemi du vieillard, c'est le laisser-aller... quand t'en vois un traîner la patte sous prétexte de rhumatismes, tu peux te dire, il ira pas loin celui-là...

 Cependant, le champagne ne revient pas trop cher, j'ai vu la cuve de fabrication: un tuyau qui envoie du gaz carbonique dans un vin blanc de la communauté européenne. Sur les étiquettes des bouteilles, une faute d'orthographe.

- Brute, quand on parle du vin, ça prend pas de "e"...

- Si, en milieu gériâtreux, ça donne une impression de force, c'est psychologique, un placebo en somme...

Nous voilà donc en pleine fête. Elle bat son plein comme on dit. Raclements de fourchettes, tintements de verres cassés, craquements de dentiers, grincements d'os divers, roulements de rotules, bruits d'arthrite, gémissements de rhumatisants... sans compter les plaisanteries grasses dont je vous ferai cadeau, l'ouvrage en étant suffisamment pourvu, je crois, par ailleurs.

 Par contre, il est un détail qu'on ne peut passer sous silence, c'est l'absence d'Eugène.

Ah ben non, le voilà !

Putain qu'il est beau l'Eugène, j'en viens à dire des gros mots ! Costume colonial éclatant de blancheur, chemisette Lacoste, cigare gros comme une b... (branche de palétuvier) et en plus il extrait un feuillet de sa poche, et il frappe de sa badine trois fois sur la table et le silence se fait et voici l'allocution d'Eugène:

 

Chers vieux débris, chères vieilles peaux,

(un murmure d'admiration parcourt l'assistance)

Nous voilà tous réunis encore une fois pour fêter la victoire sur les boches, la république, l'onze novembre avant la date pour ceux qui tiendront pas jusque là, la Sainte Catherine, la Saint Médard, la Saint trou du cul, l'anniversaire à la grande Gertrude, que tout le monde ici présent y se l'est faite dans la meule de foin, et puis la révolution aussi et les rois, l'épiphanie, la pentecôte et l'ascension en même temps.

 Moi le coloniau, je peux vous dire une chose avant que je ne sommes amenés à trinquer nos verres à la santé de la vieillarderie, c'est que j'ai une pensée émue pour moi-même et pis aussi cré nom pour ceux jolies salopes qu'a s'baignons sans appareil dans les lagons et dans les lacunes de corail, des choses que vous avez point vutes, hélas, à Margouillat !

 Mais surtout, moi le Coloniau, j'ai une pensée encore plus émute pour tous ceux d'entremis nous qui disparaissions coume par enchantement dépis queuque temps, qu'on les dirait z'emportés par un cyclone coume à la Martinique où y a de si beaux harnais.

 Jé l'dis sans enjambements, y a queuque chouse de pas clair, je seus pas content de la France métropolitaine. Il en disparaît trop des vieux, cré nom. Un par ci un par là, je veux ben. Mais pas neuf ....

 Ce discours, je dois dire, produit un très gros effet en ce qu'il permet de mieux cerner les réactions des personnes présentes. Certains s'en foutent, ils avalent à grandes goulées les serviettes en papier et la nourriture pêle-mêle. C'est des cochons, laissons-les, on fréquente pas les porcs.

Mais d'autres, plus sensibles, sont vivement intéressés :

- Aspliquez-vous, coloniau...

- Coloniau, ça c'est causé...

- Coloniau, on est prêt à vous suivre... le temps d'aller quéri nos cannes...

Voilà des réactions intelligentes, dignes. Nos vieux prennent conscience de la gravité des faits. Nos jeunes bac+ 8 demeurent impénétrables, ce qui est tout de même assez nouveau.

 Toutefois, un esprit exercé, rompu aux enquêtes difficiles, comme le mien, a vite fait de remarquer un tout petit élément qui n'a l'air de rien et qui pourtant constitue une piste très sérieuse : Nichonina vient d'enlever à la dérobée les deux dossards marqués 10 et 11 de sur les cottes de maille de l'Alfred Bourin et de la Grande Georgette.

 Or, 10 et 11, c'est les deux chiffres qui suivent le 9 ! Et vous, est-ce que vous m'suivez?

Ca me paraît clair, non ? En tout cas, c'est pas discutable.

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