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20 avril 2013 6 20 /04 /avril /2013 10:26

 

Ousqu'on voit que l'Eugène il est sacrément madré !

 On a eu le temps de respirer un peu, pas beaucoup. A vrai dire, c'est encore une façon de parler car, je vous dois cette confidence, on respire depuis le début du roman. On respire normalement. Rien à signaler, côté appareil respiratoire. Je voulais dire : on a eu le temps de se reposer l'esprit. J'aurais mieux fait, ç'aurait été plus vite.

 En tout cas, c'est trop tard, j'entends la badine désormais familière de l'Eugène, et les trois petits coups secs qui sont le signal convenu entre nous:

- L'Ugène... ici l'agent 0000000000000001... ié répète el mot del passo...

Il range son talkie-walkie dans la poche intérieure de son veston colonial, tel un employé de l'Equipement qui, sur le coup dix heures un quart, achève sa journée de travail, et j'entends le larsen d'ici. Il a dû laisser l'antenne dépasser au moins d'un mètre...

- Entrez, l'Ugène, soyez el bienvenudo, cré nom... sapré temps pour el canne à soucré...

Arnesse, c'est un ami, mais il y arrive pas très bien, à prendre l'accent des îles. Par contre, il met l'Eugène en confiance et c'est important. Je suis moins habile, de ce côté-là...

- L'Eugène, hardi gars, bravo coloniau, ce fut causé ! Mais diable pourquoi ces quinze zéros avant le 1 dans le code secret puisque l'organisation ne compte qu'un seul agent....

- Mon ch'tit gâs, si on té l'démande t'aras qu'à die qu'l'Ugène il a point voulu té l'die et pis aussi, tu y diras en accessoire qué j't'emmarde... sauf el respet, évidemment...

- Evidemment !... Sauf el'respet!

 Je vais pas faire une histoire pour une simple question de susceptibilité. Il m'emmarde, n'en parlons plus.

 Nous nous installons confortablement dans nos fauteuils à bascule, qui sont pour ainsi dire des transatlantiques, en dépit de l'éloignement de la mer, tandis que nous parviennent, assourdis, mais non point affaiblis, les joyeux chants de la fête des vieux, dont nous distinguons à peine les paroles nostalgiques :

C'est la fille à l'Arnestine

Qui aimait bien les longues pines

C'est le gâs à la Georgette

Qu'en avait une de deux mètres

Quand il pissait dans l'lavoir

Toutes les femmes venaient la voir... (bis)

 - Cré nom, ayez du corassonne ! el Coloniau il soupire d'amoré pour l'Arnestina, alors ié né faut plous en parler... ié mé fait dou mal...

- Excusez-nous l'Ugène, avions plous pensa qué vous étiez séparada et despérados cré nom dépis qu'ceux salopasses al' z'ont capté vout' bounne amigotte...

Mais qu'est-ce qu'ils sont chiants à parler comme ça ! Je sais bien que ce livre est une parabole destinée à montrer la décadence de la culture française, la dégénérescence de la langue, mais est-ce que c'est une raison pour baragouiner ce genre de volapuck sud-américano-creusois !... si c'était encore un petit mot de temps en temps pour donner le tempo, je dis pas, mais c'est sans arrêt, on comprend plus rien !

 Je suis excédé tiens!

- Ecoutez, messieurs, si vous ne consentez point à vous exprimer normalement dans la langue de Molière, qui a cours légalement sur l'ensemble du territoire depuis l'Ordonnance de Villers-Cotterêts en 1539, j'arrête ici le dialogue et vous jouerez aux dominos, à la belote coinchée, à planter la fourche dans le fumier, mais on ne va pas continuer ainsi à écorcher la langue française. Vu?

 Eh bien, mon discours a porté, ce qui prouve que rien n'est perdu. L'idée d'être privés de dialogue, ça les a calmés, les niaquoués ! J'enfonce le clou:

- Toi, Arnesse, parle le patois creusois, c'est déjà suffisamment désagréable à l'oreille. Vous l'Eugène, continuez d'émettre vos sons exotiques si ça vous amuse, mais le plus simple ce serait que vous fassiez court. Rappelez vous cet adage:

"Les discours les moins longs sont toujours les plus courts!"

- Je me souviendrai d'l'att'lage!

Alors c'est parti.

- Les gonzesses capté vieux nuit noire enfermer grange Pétouillat vivants.

- Comment su affaire ?

- Vu yeux causé victimes !

- Entretien long fourni ?

- Non court !

- Vieux, souffrir ?

- Non, contents !

 Eh bien voilà, ça avance.

- Maintenant on va mettre deux trois articles, conjuguer les verbes...

- Les gonzesses ont capté les vieux. Ils sont dans la grange à Pétouillat, tout contents. J'avions causé envec et...

- ...parlez sans crainte !

-...grimpé l'Arnestine! Alle est t'en forme habituelle, et même ils l'ont désodorisantée !

- Donc, l'intention de ces jeunes et accortes femmes à l'anatomie fort ventilée, n'est point foncièrement mauvaise ?...

- Point pour l'instant, cré nom... mais al savons point que j'y étiommes allés... je fus par le Bois aux Pédés, ramasser queuques girolles, quand, tout soudain, j'entendons des cris d'jouée. Cré nom, que j'disions.... bonjour bonjour les z'arondelles, y a d'la jouée!

- C'était en effet une réflexion fort pertinente, puisqu'il y en avait, de la jouée... continuez sans crainte...

- Pourquoué donc qué j't'é craindusserais, gaminos della favella, enfantino dé poutassonne?... bon, je frappe à la porte. On me reconnaît. On ouvre. Parsoune pour garder. Ils sont librement enfermés, envec des tas de gâtiaux et pis des bubons, et les mâles y sont assoupis, cré nom, censément par queuque produit qui yeux z'y fait bin du bin... A preuve, la grousse Bertha, qu'al est jamais contentée, et qu'al en ardemande tout l'temps eh bin a trouvait pas un ch'tit gâs pour y emmancher...

- Vous prétendez ainsi que ces vieillards seraient heureux, euphoriques même...

- C'est l'mot jusse...

 Arnesse n'a pas participé au dialogue. Ca nous a bien facilité les choses. A deux on comprend mieux. Maintenant il peut causer, tout seul. Il fallait un peu d'ordre, c'est tout.

- M'est avis que ces bac+8, mécontentes d'un salaire pourtant honnête, SMIC+1...

- 1 quoi?

-...1 centime! ... ont voulu arrondir leurs fins de mois en vendant nos vieux.

- Il n'y a pas de débouchés, voyons, la région en est pleine... les cours sont effondrés...

- Attends, laisse moi finir, tu connais pas l'Afrique et les problèmes internationaux, ni d'ailleurs la Bosnie. Là-bas, c'est la guerre, les vieux, c'est demandé. Pourquoi ? pour les viols d'une part, pour les massacres d'autre part, pour les chaînes de télé américaines enfin... Alors, pas folles les guêpes, je cause de nos gonzesses, elles bossent au noir, si je puis dire... elles engraissent les vieux pour l'exportation. Elles obéissent en cela à un vieil atavisme creusois, qui fait qu'on a toujours adoré ça, l'exportation,  sauf que c'était du bovin. Mais le principe est le même. Pigé, la puissance de ce raisonnement ?

- Ton raisonnement se tient, ami... mais j'imagine assez mal nos créatures, vêtues de probité candide sans même le lin blanc et rien en dessous, se livrer à ce honteux trafic et s'en prendre aussi sauvagement à la démographie de ce département déjà touché par l'exode rural, les pratiques solitaires et l'alcoolisme chronique... et achever la dépopulation de cette si belle province !... sans penser qu'elles se privent elles-mêmes de leurs revenus !...

 Pendant que nous raisonnions, le soleil a baissé.

 Les effluves adoucis des plantes odoriférantes se mêlent aux arômes de la fête. Un rossignol chante. Une branche craque. Une deuxième en fait autant. Une troisième. Une quatrième, je les compte plus. Deux feuilles bruissent. Trois. Quatre. Cinq. Six !... L'araméa virgina balance au gré des zéphirs ses branchonnettes vierges, où s'épanouissent des fleurs nouvelles, toutes rougissantes de pudeur virginale. Un pigeon chante une chanson tendre. Une pigeonne s'endort en rêvant à la bague de fiançailles que va lui offrir son soupirant qui est pigeon voyageur en mission et qui connaît les plus grands joailliers de Paris. Une chatte ne fait rien de précis, pas même une petite saloperie. Les mésanges prient le bon dieu pour que les éperviers dorment longtemps demain. Une fourmi rentre des fagots pour l'hiver. Une cigale chante en occitan. Une harmonie sublime enveloppe cette soirée creusoise et cette description bucolique, qui, une fois n'est pas coutume, ne comporte aucune grossièreté comme en voit hélas trop souvent dans les romans d'aujourd'hui!

 Endormons-nous aussi, cher lecteur, en attendant l'aurore aux doigts de rose, qui se lèvera tout doucettement, et qui partira sur ses petites patounettes, quand le moment sera venu et que le créateur lui aura donné le signal.

 Il ne s'agit point en effet de troubler l'harmonie universelle des choses.

 Il y a suffisamment de trous du cul et de fouille-merdes qui s'en chargent, de par le vaste monde!

 Hélas !

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