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27 avril 2013 6 27 /04 /avril /2013 09:41

La Grange à Pétouillat

Pétouillat! en voilà un qui se trouverait mêlé à cette affaire de trafic de vieux... bizarre, me répétais-je en tentant vainement de m'endormir dans la chambre obligeamment prêtée par mon vieil ami Arnesse... Pétouillat... quand même, un gars comme Pétouillat... ç'aurait été Margouillon encore... ou Mézidon... ou même le grand Zigounat... mais Pétouillat... un gars à qui on aurait donné le bon dieu sans concession, direct, le saint sacrement comme ça, allez ouvre la gueule et attrape au vol... Pétouillat, pour ainsi dire un saint ! ah ! je lui aurais donné, le bon dieu, comme dit la grosse Bertha, surtout qu'on s'en sert pas, chez nous, on n'en a pas l'usage...

 Un honnête homme en tout cas.

Toujours prêt à donner un coup de main, jamais un coup de pied. Il faut dire qu'avec son mètre cinquante et un il a pas non plus intérêt.

Sauf aux enfants, évidemment. Il a pu le faire par ci par là, plutôt en manière de plaisanterie... quand ils se trouvent dans le passage... non, il est pas méchant, pas foncièrement méchant. Et puis il a du mérite, il fait marcher le commerce.

Les cinq bistrots qui restent au hameau de la Glandoulière (23517), il les alimente régulièrement. Il est pour beaucoup dans leur chiffre d'affaires. Avec son mètre cinquante et un, il accède à peine au comptoir, tant pis, il lape son rouge, le nez au ras du verre... il est juste au niveau... alors Pétouillat, un bienfaiteur de l'humanité rurale, ça m'étonnerait qu'il fasse des vacheries à son département d'origine... mais au fait, il est peut-être pas au courant ?...

Et pendant que je médite, que je procède à un questionnement serré, quasiment un interrogatoire de moi-même, qui serait à la limite de l'examen de minuit, vlan !

Eh oui, vlan !

Et même un troisième, encore plus fort, à cause de l'apostrophe : v'lan!

- l'on désire me parler ? avoir un entretien avec moi ?... à cette heure avancée de la nuit ?... et d'abord, quelle est votre identité ?

- c'est Arnesse, ouvre, vite, j'ai eu une idée...

Je me précipite !!!  une idée!

 Ca y est j'ai ouvert la porte qui branle dans le chambranle, Arnesse est là, illuminé, ou, tout au moins fluorescent, tel un employé de l'Equipement qui aurait oublié sa tenue réglementaire en se rendant de nuit chez sa vieille maîtresse.

- Chez Pétouillat, mon vieux, chez Pétouillat, en lousdé et illico presto mais discrètement, il faut qu'on aille chez Pétouillat. Et incognito presto même. Et pianissimo... et moderato mais allegretto... cantabile même...

- pourquoi tu causes comme ça ?...

- rien, j'écoutais France-Musique...

- je ne demande qu'à te suivre... enfilons nos pantalons

                                               et enfilons le reste

                                                nos vestes

                                                youpie!

                                                et nos caleçons longs

                                                nos manchons

                                                nos cache-col

                                                nos protège-roubignoles

                                                 youpie! youp-la-yole!

                                                et enfin nos souliers z'à clous

                                                contre les loups... garous!

 

- merci, c'est très joli mais pourquoi tu causes comme ça ?

- je lisais un vieil ouvrage sur le folklore du centre de la France par un instituteur de Bourganeuf...

Arnesse me regarde, inquiet.

- Non?... je t'avais mis en garde !... mais ça va mieux à présent ?...

Nous partîmes donc à deux mais comme y avait pas de renfort, nous n'étions guère qu'une paire en arrivant aux porcs. (Pétouillat élève le porcin). Nous repérâmes facilement la grange et fûmes frappés de la présence, à elle adjointe, d'un bâtiment ultra-moderne, qui rutilait malgré l'obscurité. On sentait le neuf. Ou, à tout le moins le rénové.

- Ca renifle le retapé, Colombo. Y aurait du monument historique dans le coup, j'en serais qu' à moitié surpris... ça sent les bâtiments classés, je te dis... c'est du travail de pro, du bâtisseur d'ancien, du poseur de colombage médiéval, de l'étaleur de pavés auto-bloquants... je le sens, bon dieu... je le sens...

Il le sent, il s'est mis à quatre pattes. Ce bâtiment est une vieille grange rénovée. Pour ma part je reste debout, parce que j'ai rien dit, alors il le sait pas Arnesse, mais c'est pas la peine de se mettre à quatre pattes, surtout que l'Eugène nous a prévenus, c'est le Bois des Pédés...

- Relève-toi, ami... et observe les quatre magnifiques lampadaires qui éclairent le paysage et notre lanterne par la même occasion... ils ne nécessitent point que l'on se déplace ainsi à quatre pattes, nous ravalant, nous, des homos sapiens pure race, au rang de la bête !

- putain, pas si fort !... je t'ai dit on n'est pas des pédés... c'est des rapides ici, pas besoin de les appâter avec des minauderies comme à la ville... s'ils nous voyent en position, c'est foutu...

- il y a malentendu, quiproquo, erreur d'interprétation... j'ai dit homo mais suivi de sapiens, la confusion n'est pas possible...

- ne digressons point... progressons en douce vers cette grange rénovée... ce Pétouillat me surprend...

- disons qu'il m'étonne également... je le croyais incapable d'un mauvais coup d'une part, et d'être l'heureux propriétaire d'une grange rénovée d'autre part... Pétouillat, tu l'avoueras, c'est pas vraiment un homme en pointe !...

- gaffe aux pédés je t'ai dit, merde !... on va se faire repérer...

- je parlais question urbanisme rural, rénovation de l'habitat rural...

-  arrête les cochonneries...

- Arnesse tu fais une fixation sur le vocabulaire porno, tu devrais consulter une petite bac+12, elle t'enlèverait ton complexe... regarde... le verre des vitres est transparent...

- c'est extraordinaire! en Creuse!

- la porte est équipée d'un groom !...

- en Creuse !...

- observe bien, on aperçoit la salle principale... c'est comme un musée... avec des cages en verre...

- en Creuse !...

- et dans chaque cage, un vieux...

- en Creuse !...

- une vieille...

- en Creuse !

- encore vivants...

- en Creuse !...

- écoute, le lecteur étant au courant désormais, tes exclamations marquant la surprise de trouver d'aussi étonnantes choses en Creuse ne sont plus aussi pertinentes, stylistiquement parlant...

- en principe, c'est un procédé répétitif qui doit provoquer le rire... Molière l'a beaucoup utilisé...

- pas en Creuse !

- dans les Fourberies de Scapin notamment...

- pas en Creuse...

- et dans d'autres comédies, comme l'Avare !...

- pas en Creuse... Molière n'est jamais venu en Creuse. Molière est inconnu en Creuse ! Molière est interdit en Creuse. Parce qu'il est trop agaçant, il arrête pas de faire des répétitions !...sans Molière, on aurait avancé d'un bon chapitre... Molière il comprend rien à la Creuse, alors il répète toujours la même chose et du coup la grange à Pétouillat c'est un chapitre qui traîne en longueur...

- Un chapitre ridicule...

- mais précieux...

- tu vois, je t'avais dit de pas commencer avec Molière... nous voilà avec les Précieuses Ridicules maintenant!...

- tu veux dire les joyeuses? ah m'insulte pas, ami...

- non, les Précieuses et puis c'est pas les tiennes écoute on arrête... Molière est pas fait pour la Creuse, un point c'est tout ! ... on sait même plus qui parle...

Et alors je venais de proférer une très grosse connerie parce que justement pendant que nous discutions littérature, deux jeunes éphèbes aux allures de gazelles étaient montés sur des chaises et accrochaient au-dessus de la porte principale une enseigne:

 

"Géronte

au Logis!"

 

Et Géronte, c'est un personnage de Molière justement. Je l'ai pas dit à Arnesse parce que ça en finirait pas.

Mais c'est troublant, une enseigne qui porte un nom pareil. Surtout qu'au-dessous il y a :

 

Musée vivant: le Creusois d'autrefois en cage climatisée grandeur nature. Interdiction de jeter des cacahuètes aux Creusois !

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