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4 mai 2013 6 04 /05 /mai /2013 09:17

 

Matin en Combrailles

Poésie rustique

 Au matin qui suivit cette nuit pleine d'aventures abracadabrantes et de surprenantes découvertes, la journée s'annonçait magnifique.

Des voiles de brumes enveloppaient encore, au loin, les hauteurs boisées du plateau de Combrailles où grelottaient les vaches aux lourds pis, parmi les sainfoins odoriférants. Le bourdonnement des mouches, déjà, animait d'une mystique vibration, l'air limpide du matin. Ah il était limpide, l'air!

Ah il vibrait, le matin!

Ah elles bourdonnaient, les mouches !

Et cela supposait de leur part un considérable effort car si le bourdonnement est un bruit facile à produire quand on est un vrai bourdon, équipé pour, il en va tout autrement quand on est une simple petite mouchette égarée de par le vaste monde ! Et les vaches qui grelottent ! attention, elles n'ont pas froid ! Elles agitent des grelots, que les Creusois, gens fort habiles à l'esprit pragmatique, leur avaient accrochés au cou afin qu'elles ne se perdissent point, vu que le plateau de Millevaches est tout proche et les bovins ignorent généralement l'étymologie de ce mot, qui désigne les sources et non point les vaches mais ne digressons point.

Avec Arnesse, nous avons décidé de nous rendre dès l'aube sur le sentier qui conduit à la grange à Pétouillat. Arnesse d'ailleurs arrive, enveloppé dans un treillis, les jambes gainées de cuissardes, des ceinturons un peu partout, un casque lourd enfoncé sur la tête. Plus un filet de camouflage :

- pourquoi, ami, cette tenue de combat en ces lieux pacifiques ?... le Creusois n'est pas un fellagha que je sache, ni un terroriste islamique...

- tu fais comme tu veux, Colombo, mais j'ai étudié les statistiques... en 43, les maquis de la Creuse étaient nombreux... certains ont pu, dans des coins reculés, ne pas être tenus au courant de la fin des hostilités... ils n'en sont que plus féroces vu la longueur interminable des combats...

- mais il n'y a pas de combats...

- il pourrait y en avoir... suffit du quiproquo d'un malentendant... prudence est mère du cran de sûreté...

- alors si tu le prends comme ça...

J'ai déjà signalé une particularité du caractère de Arnesse, je n'y reviendrai donc pas, reportez vous à la page précédente.

Nous avançons sur le sentier pédestre, nous courbant, graciles, sous les ramages confus, nous redressant fièrement au milieu des allées cavalières, respirant à longues gorgées l'air pur et frais de la campagne herbue et sylvestre...

Sylvestre, quand tout soudainement, au détour d'une sente, apparaît, noblement dressé dans son superbe costume blanc et surmonté de son éternel chapeau de paille de riz au safran, Eugène dit le Coloniau, notre agent secret n°0000000000000001 !

C'est Arnesse qui attaque la conversation:

- Coloniau, cré nom ! alors on espionne dès le potiron déminé ?... roude gâs del plateaux et del haciendas aux énormes mosquitos, quoi de nouviau amigo ?...

- Saluté, gringo, el coloniau il est sour una pista, cré nom dé diou... et sérioso!

- on pourrait pas parler ouné pé plou simplément, signoritas? hasardais-je...

- apprends la langue, mon yeu, anvec l'assimil coume moué, ou bin directement anvec la Nichonina qu'est quadrilangues ça va quatre foués plou rapidos... on va causer le franchèzé, no tracasso... voilà, cré nom, j'allains tranquillos les poings dans les poches crevées, en direczionne de la grange à l'Arnestine, ce fut la nuit, le pédé rôdait, je fus sur mes gardes, amigos... et donc spécialement attentionné !... or voilà-t-il pas cré nom dé diou que j'apercevions t'alors, en couté de la vraie grange, une fausse grange, un leurre si l'on préfère, avec lampadaires et pavés, portes en verre enfin tout le confort moderne !... et des cages en verre, ce qui ne laissa pas que de m'intriguer... moué l'coloniau !... suis-je en présence d'une hallucinaison dute aux fièvres puerpuérales pensais-je ?... non puisque je suis du sesque mâle affirmé !... donc je vois la réalité tangible, je suis bien en présence d'un moderne bâtiment destiné à un moderne usage.

- oui mais lequel?

Ici l'Eugène sort un grand mouchoir à carreaux dont il s'essuie le vaste front intelligent qui retient son vaste chapeau des hauts plateaux.

- Je crois avoir élucidé le mystère...

- Vous vous exprimez remarquablement...

- Ta djeule, trou du tchu, el coloniau y cause, il est en mission secrète cré nom !

Arnesse intervient tout de même car ma dignité de chef des opérations finit par en souffrir.

- Soyez l'bon gâs, cré nom dé diou, avec mon yeu copain de régiment, il est pas de la Creuse, mais sa tante alle a fréquenté l'grous Caillu, tu sais ben, le cantounier d'Bourganeuf, cré nom... et pis c'est lui qu'a eu l'idée de vous payer les sous...

- Alors c'est différent, parôle dé coloniau, ié né l'insoultérai plou !

Afin de donner une valeur plus forte et comme sacramentelle à sa formule, il crache en ma direction une chose molle et peu agréable à décrire. J'esquive in extremis. Sans faire aucune remarque, car c'est, chez lui, l'équivalent de l'adoubement chez les chevaliers du Moyen Age. Il me jure allégeance. J'espère que c'est une fois pour toutes.

Mais que faisons-nous là tous les trois au milieu de la Creuse matinale et virginale qui sent si bon la France métropolitaine sans empester les couloirs du métro ?

Nous allons, furtivement et néanmoins fermement, à la découverte de l'annexe de la grange à Pétouillat. Car la fameuse piste découverte par l'Eugène est la même que la nôtre. Seulement, lui, il y est carrément entré dans le moderne appenti jouxtant l'antique grange à fourrage. Et il y a vu l'Ernestine, ça lui a fait du bien, mais il a vu aussi les installations dans leur intégralité, ce qui ne nous fera pas de mal. Et il nous conduit, la serpette à la main, tel un Hutu partant à la recherche d'un Tutsi dans la forêt équatoriale.

Ah il a belle allure, l'ancien.

Nous rejoignons l'allée André Picardou (1914-1967) historien de la basse Marche, auteur d'une célèbre "Histoire de Margouillat sous la deuxième dynastie", puis nous prenons par l'allée Albert Lerognon (1889-1985) historien de la Haute Marche, auteur d'une monographie qui fait autorité, intitulée "le canton de Berloueix entre 1125 et 1211", et enfin nous nous trouvons devant l'allée Alfred Bergougnan (1884-1927) cousin de l'inventeur du pneumatique qui porte son nom et auteur de charmantes poésies sur cette Bouzarde qu'il a tant aimée, membre de l'académie des Belles-Lettres de Rougnat-en-Combrailles.

 Et puis voilà c'est fini les célébrités, mais on est devant la grille d'entrée.

Une sacrée grille il faut reconnaître, on en voit pas des comme ça à tous les coins de rue ! Et pourtant, elle nous fait pas peur, la grille à Pétouillat ! Ah non !

Ce qui nous laisse plus perplexes, et même un peu hésitants, ce sont les trois monstres qui hurlent furieusement derrière, en montrant des crocs d'une longueur considérable et dont on devine les pointes extrêmement coupantes, propres à nous déchiqueter tous les trois et à nous engloutir aussi sec.

Seul, l'Eugène reste stoïque:

- C'est rin, les gars, cré nom, c'est des Berbères, des chiens de l'antiquité... alors forcément ils sont vieux, on va hurler un bon coup, et cré bon diou, c'est l'infracture mais attention, l'infracture, je cause du coeur, ça se répare pas... surtout chez des cabots qui sont millénaires...

Je réfléchis en mon for intérieur: voyons, qu'est-ce qu'il veut dire l'Eugène... des Berbères... il a pas fait la guerre d'Algérie...

Arnesse vient à mon secours:

- C'est des Cerbères... il est venu un conférencier de la Fédération des Oeuvres Laïques, l'autre jour à l'Eternel Repos. Il a parlé des monstres de l'antiquité... simple confusion...

Et, s'adressant à l'Eugène:

- Ces Berbères là sont pas vieux, c't'une race cré nom qu'a du survivre en nos bois et forêts qui recèlont des richesses insoupçonnées question avifaune...

- Cré bon diou, j'y von-z-aux boulettes !

Aussitôt dit, aussitôt frais comme dit ma cousine Paulette, qui vend des frigidaires à Salbris. L'Eugène a balancé ses boulettes.

 Seulement voilà.

 Rien.

- Ceux non dé diou dé caninos ié sonne répous dé nourritourre...

- Ils sont dressés, père Eugène...

- Dressés... dressés... comment ça?...

- Dressés à refuser de manger les boulettes....

L'Eugène reste sidéré ! Dresser des cabots à ne pas manger, ça le dépasse. Cependant, les hurlements redoublent de violence.

- Si ça continoue on va attirer l'intention del flicos...

- Vous inquiétez pas l'esprit, Eugène, ils sont déjà en train de picoler, et puis, dans un roman anti-policier, les représentants de la loi ne gagnent jamais. JAMAIS !... vous m'entendez !

Rassuré, il est, le coloniau. Et du coup, parmi les branchages, il, sa haute taille, fièrement redresse. (Je vous demande bien pardon, rien, dans la syntaxe officielle de la grammaire française, ne m'interdit cette construction, au demeurant fort expressive !)

Il est fier, l'Eugène, et il pense. Il cogite même. Ca y est:

- Agent 0000000000000001, je demande la parole.

- Vous l'avez, cinq sur cinq !

- Voici mon plan: il faut user de la seringue !

- Oui mais laquelle ?

- Hypothermique ?...ou Hypodermique ?...

L'Eugène re-réfléchit:

- Les deux, faut leur jouer le grand jeu. Ces Berbères m'ont l'air féroces en dépit de leur âge...

- J'ai tout prévu dit Arnesse en sortant un fusil à pompe. Il emmanche alors adroitement une seringue remplie d'un liquide anesthésiant immédiat, ajuste, tire, ajuste, tire, ajuste, tire. Ajuste, tire. Une quatrième fois, il avait raté la troisième. Mais cette fois ça y est les Cerbères sont sur le flanc, endormis. Ce sont d'ailleurs de simples dobermans, de taille ordinaire, qui nous paraissaient beaucoup plus impressionnants avant.

Il paraît que c'est toujours comme ça: un fauve endormi semble plus petit qu'un fauve afffamé et bien réveillé. Mais Arnesse a extrait de sa poche de treillis une pince monseigneur et, déjà le cadenas qui retenait la chaîne qui retenait les grilles qui nous retenaient d'entrer, a sauté.

Nous poussons les grilles. Négligemment. D'un seul pied. Nous ficelons les dobermans. Négligemment, d'une seule main.

Nous regardons en direction de la grange annexe.

Négligemment.

D'un seul oeil.

Nous avons grand tort. Le chapitre suivant se chargera de nous le prouver. Encore faudra-t-il prendre la peine de le lire !

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