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1 décembre 2012 6 01 /12 /décembre /2012 09:05

L'Eternel Repos

L'Eternel Repos, faut d'abord y arriver. C'est pas marqué sur les cartes. Vous achetez la Michelin 72, Angoulême-Limoges, vous voyez Guéret. C'est pas gagné pour autant.

 Guéret, c'est marqué beaucoup plus gros que c'est en réalité. Comme les routes, sur la carte elles font, disons, un bon millimètre en largeur, vous remettez tout ça à l'échelle, au moins dix mètres, vous vous dîtes.

 Mon oeil!

Ce qu'ils appellent une route, en Creuse, ça laisse passer deux vaches de front. Et encore ! Les départementales, c'est deux chèvres. Si elles arrivent en sens inverse et qu'elles tiennent pas leur droite en haut de la côte, c'est l'accrochage, voire la collision frontale. Les vaches en Creuse, elles sont très frontales avec des cornes redoutables. Faut dire que c'est cocu de naissance une vache et pas qu'en Creuse. Elles ont pas leur taureau à elles. Le taureau,  d'ailleurs, il a des cornes aussi. Là je comprends pas. C'est une bizarrerie de notre Mère Nature, il y a des cornus qui sont pas cocus. Ou alors les vaches, c'est des gouines?

 Justement, on parle du loup on en voit la queue. Précisément devant le panneau "Jouillat", un indigène du crû est occupé à se rentrer la sienne. Ici, c'est le grand air, la vie claire, pas celle de Bernard Tapie, la vraie avec des bouses et des gestes ancestraux, comme pisser contre les murs ou les panneaux de l'Equipement. J'observe le vieux, il est vraiment très vieux. Il tient debout, toutefois. Y a un truc bizarre, malgré tout, qui n'échappe pas à ma sagacité. Je vous le dis?

 Je vous le dis.

Ce vieux n'est pas tout à fait normal. Pourquoi? il est seul.

 Seul avec sa bite et son couteau, le couteau, je l'ai pas vu, mais ça fait un gros renflement dans sa poche gauche. Non c'est inhabituel cette scène, pour la Creuse. En effet, dans le département 23, comme d'ailleurs dans beaucoup d'autres de nos belles régions rurales à l'abri des progrès techniques, un vieux qui peut encore se déplacer, c'est toujours précédé, absolument toujours, de un ou plusieurs animaux, qui ouvrent la route et qui permettent au brave homme de se faire la voix:

- Sale carne dé nom dé diou d'cré nom !… j'vas t'en rabatt' un coup d’bâton su' les reins pi les zoreilles!...

A la campagne, l'homme dialogue avec la bête. Ils vivent tous les deux en harmonie. C'est un secret de nos anciens. Et la vache répond:

- Meuh...meuheuh...meu...

C'est un genre de morse, je sais malheureusement pas traduire et les ploucs, ils n’ont jamais voulu écrire un glossaire, un truc bilingue Vache-Plouc, ni aucune grammaire, ils tiennent à leur culture, jaloux va!

 Donc ce vieux cénobite avec son couteau, seul, solitaire et isolé, avance sur la route, sans le moindre troupeau, se dirigeant vers le sud à une vitesse réduite, pour ne pas dire au ralenti. Il zigzague à peine, disons qu'il trébuche plutôt mais sans jamais choir. Il tient la route. Je suis un habitué des zones rurales, je connais la convivialité, si légendaire en milieu paysan, aussi lâchai-je un mot amical:

- Salut l'Ancien, c'est du combien au jus?...

Il a rabattu son bâton sur le capot de mon véhicule en signe d'amitié:

- Ta djeule, trou du tchu...

"Trou du Tchu", qui peut se traduire à peu près par "Trou du cul", n'est pas du tout un terme insultant. Il exprime plutôt l'idée de jeunesse, sans rien de péjoratif.

- Vous avez un bout de chemin à faire?

- Ah pour sûr qu'y avions point d'chémin d'fer...

- Je veux dire j'vous monte en voiture...

- J'voudrions bin vouêr ça, qu'ten profites pour m'monter dans ta votûre...

Il a un léger accent, mais faut pas faire attention, nous sommes là en limite de la langue d'oc et de la langue d'oïl et nos vieux paysans hésitent encore entre ces deux civilisations, surtout depuis que les soixante-huitards les ont instruits. Aussi par politesse, je lui dis en ouvrant la portière:

- Gardarem lô Larzac, mon yeu...

- Non, j'avions point emporté d'sac...nom dé dieu!

Attention j'ai pas dit qu'ils comprenaient toujours! Les soixante-huitards sont pas forcément tous de bons pédagogues, surtout ceux qui ont obtenu leurs examens sous la torture, je veux dire en torturant le jury:

- Camarade examinateur, c'est la révolution culturelle, la Chine s'éveille, le peuple réclame ses diplômes, tu vois le grand, là, avec la pancarte?

- Oui, très bien...

- La pancarte est équipée d'un manche...

- Un très gros manche même...

- Si tu me trouves un job genre chargé de mission au ministère de la culture, il se passera rien...

Souvent, le gars obtenait le bac, la licence, le DEA, la thèse, la planque au ministère et après il allait aux chèvres, dans la Creuse, pour l'été. Il apprenait l'Occitan aux ploucs et à leurs chèvres pour qu'ils retrouvent leurs racines. Un mec qu'a pas de racines, c'est dangereux, ça se déplace, après on sait plus où ils sont, les ploucs.

 Et justement, celui-là, il a l'air un peu largué. Heureusement, je le tire dans la tire (à deuxième lecture, il faudra rectifier cette négligence de style) je l'assois sur le siège, je le saucissonne avec la ceinture de sécurité.

- Queuque vous faisions donc envec c'teu ficelle de faucheuse-lieuse?...

- Sécurité!

- Egalité fraternité, vingt dieux de bon dieu! Et vive la République!

 On s'est pas complètement compris, mais moi par contre je viens de distinguer nettement une marque, distinctive justement, sur le paletot de l'ancêtre. Un logo si vous préférez. C'est une petite pièce de tissu, que le vieux maçon de la Creuse porte à la boutonnière. Ca représente un lit avec un vieux dedans et le goutte à goutte branché sur son bras droit.

 Je reconnais aussi sec le génie inventif de mon vieil ami Arnesse, le maître en communication.

Et du coup, tout comme vous, je regarde de plus près le noble visage de l'ancien. Il a bien dans les quatre vingt dix, peut-être quatre vingt quinze. Voyons...il est huit heures...on est à quelques jets de pierres de "L'Eternel Repos"...Voyons...ce vieillard porte logo...Voyons...il erre seul, sans les vaches qui vont avec...Voyons!...

 C'est vu.

 Je suis en présence du célébrissime Père Eugène, évadé de la Maison de Retraite.

Eh bien, j'ai plus qu'à le reconduire à son établissement d'affectation. C'est Arnesse qui va être content. Voilà une affaire rondement menée. Trop rondement. Avec quoi je vais faire mon polar, maintenant? J'ai presque envie de le relâcher, l'Eugène.

 Non, finalement, je me contente de lui dire, comme ça en passant, et de façon allusive:

- Ainsi, vous errez, seul, au beau milieu de nos ombrages...

- Y sont point-t-à toué, ceux saprés ombrages, y sont à moué et pis j'tins à les gardarem...

- Vous fâchez pas Père Eugène, d'accord, ces champs là sont les vôtres et c'est pas moi qui vais vous les chiper. J'en ai rien à cirer des champs du département 23... j'ai pas l'intention de passer mon existence à gratter les caillasses, le cul en l'air sous le soleil...seulement, voyez vous, brave ancien, vieux briscard des fenaisons d'autrefois, antique barde des veillées d'antan, je vais vous reconduire à "L'Eternel Repos". La grande illusion, c'est terminé. On s'évade pas comme ça. Surtout d'un établissement béni des dieux où les infirmières ont des croupes aussi bien rebondies.

- Ca, pour sûr, que les soupes a sont bin refroidies.

 Il comprend pas le sens, à cause du bruit du moteur, mais il distingue des assonances, tout au moins des consonances, ou même des résonances. C'est suffisant pour qu'il devienne un précieux allié dans l'enquête difficile que nous allons désormais mener, en vue d'élucider cette mystérieuse affaire de disparition d'octogénaires, qui sème la panique dans tout le quatrième âge creusois.

 C'est-à-dire dans la majorité de la population du département.

On comprendra, après ce que je viens d'évoquer sommairement, qu'il soit nécessaire de changer de chapitre, afin de fournir des explications claires, qui permettent de suivre le fil de l'histoire dans les meilleures conditions.

 Sinon, c'est pas la peine qu'on se crève le fion à inventer des histoires pour divertir les gens. Car, comme disait si bien Molière, c'est une étrange entreprise que de faire rire les honnêtes gens.

Et les malhonnêtes, donc!

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commentaires

richard 01/12/2012 09:49

j'aime beaucoup.
surtout
" ce vieux cénobite avec son couteau"
c'est con mais ça me fait marrer
Salutes
Richard