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1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 09:39

Dans la Salle d'Honneur

Quand nous arrivâmes en vue de l'Eternel Repos, le soleil dardait ses rayons sur les cimes des hautes futaies, à l'ombre desquelles croissaient à l'envi le thym et la fraise sauvage. L'air était suave et des effluves puissants rendaient les parfums presque visibles, tandis que carillonnaient au loin les cloches de Corneville, mais c'était très loin, dans le Calvados exactement, et je dois dire qu'on les devinait plus qu'on ne les entendait vraiment. Mais c'est dire tout de même la limpidité de l'air, quand on habite loin de la pollution, et c'est dire aussi le caractère exceptionnel de cette journée presque mystique au cours de laquelle nous allions pour ainsi dire révolutionner les moeurs et transformer le monde.

Nichonina courut gaiement avertir ses camarades aux frais minois, qui attendaient son retour avec une certaine inquiétude.

Eugène courut se refaire une beauté auprès de l'Ernestine.

Arnesse et moi convînmes de manger en privé dans son salon directorial. Nous préparâmes ainsi cette réunion de concertation, nous décidâmes des noms des participants, de la disposition des tables, de la durée des interventions, de la qualité des intervenants, et nous fixâmes le déroulement de l'ensemble de l'après-midi avec une rigueur toute scientifique. Ainsi pûmes-nous abandonner cet exécrable passé simple, qui ne survit que depuis trop longtemps.

 Nous nous installerions dans la grande salle d'honneur, qui donne sur la cour d'honneur. Nous serions au nombre de quarante avec droit à la parole, et tous les autres, simples spectateurs, mais c'étaient ceux qui n'avaient pas grand chose à dire d'intéressant, comme la Germaine, du Pied de la Fourche, qui sait plus trop ce qu'elle raconte, le gros Nestor, qui fait plus les mots en entier, le petit Gastounet, de la ferme de Bavouzat, qui postillonne mais qui n'émet pratiquement plus aucun son, ou encore le père Courivache, qui ne tombe jamais au-dessous de 3,7gr par litre, le matin à jeun avant d'attaquer le premier coup de blanc.

Nous discuterions durant 45 minutes au total, car c'est largement suffisant, pour un être humain normal, il peut parler et fixer son attention durant trois quarts d'heure pas davantage, sinon, il radote, se répète, se contredit, des psychologues américains l'ont prouvé dans des thèses dont j'ai oublié les titres, mais faites-moi confiance je vous en prie, on se connaît maintenant !

 Il était 18 heures lorsque les participants pénétrèrent en grande pompe dans la salle d'Honneur pour cette Assemblée Générale Extraordinaire, qui allait connaître un lustre particulièrement éclatant.

Monsieur le Directeur avait revêtu son costume d'été et d'entre ses puissants pectoraux sortaient de soyeux poils d'un noir de jais qui contrastaient joliment avec la blancheur éclatante de sa chemise. L'Eugène, parfaitement habitué aux tenues tropicales et sud-américaines, paradait dans une saharienne en soie des îles, et il avait lissé sa moustache d'ancien poilu du chemin des Dames d'un jet de brillantine Roja, qu'il conservait depuis 1952, et dont il usait avec une très grande modération. Nos amies infirmières gérontologues étaient particulièrement légères et particulièrement court vêtues. Les pensionnaires avaient endossé leurs plus beaux gilets de flanelle, les femmes leurs tabliers du dimanche et les langues allaient bon train !

Et un peu partout sans se soucier de l’anatomie exacte des participants.

Les pédés de la cuisine avaient préparé la sangria creusoise, qui comporte selon la recette de Bourganeuf 100 gr de betteraves émincées pour 50 gr de topinambour râpé, le tout noyé dans un sirop d'alcool de chou-rave. C'est alors qu'on procéda à l'appel des participants:

- Arnestine Leplantu...

- J'seus là, mon p'tit gars.

- Gertrude Piévache...

- J'seus là aussi, envec el' Touène, mon p'tit gars...

- Antoine Levelu...

- Pisqu'a t'a dit la Gertrude que j'seus envec elle, mon p'tit gars...

Comme on le voit, c'était une cérémonie à la bonne franquette, sans chichis ni tralala et sans discours officiel. Aucune personnalité n'était présente.

Bientôt, l'effectif fut au complet. J'aurais pu vous décrire tous les participants, dans leur tenue exacte, mais on comprendra qu'à la longue cela eût pu paraître fastidieux. Disons qu'il y en avait en ceinture de flanelle, d'autres en blouson à grosses côtes, d'autres en bretelles, d'autres en pyjamas du pays, d'autres encore en caleçons à manches longues. Certains se déplaçaient dans des sabots vernis, d'autres dans de lourds sabots galoches en peau de buffle de La Souterraine, d'autres en escarpins de deux livres, d'autres en tongs japonaises. Un ancien d'Algérie, de l'époque de la conquête, était venu en djellaba. Les femmes avaient chaussé leurs dentiers neufs. Certaines portaient le gland de la Creuse en pendentif, d'autres la châtaigne limousine en sautoir. Les coiffures allaient du bonnet phrygien au chignon de la basse Marche en passant par le canotier de Millevaches.

 Ah c'était bigarré, métissé, coloré en diable. Certains échangeaient leurs impressions sur les fauteuils roulants :

- Ah bin dis gâs... j'te prends sû cent mètres départ arrêté dans la côte aux Boeufs !

- Tant que tu voudras, Piéchu, t'as pas l'turbo!

- Quouéque tu dis qu'j'ai pas l'turbo, demande le donc à ta femme, si que j'l'ai, l'turbo...

Mais ces altercations ne tiraient pas à conséquence, les deux antagonistes étant paraplégiques. Un seul pouvait remuer une oreille, l'autre frémir d’une seule narine.

Quand on se fut assis, Monsieur le Directeur présenta aux quarante membres de l'Assemblée un texte qui fut lu à haute et intelligible voix.

Vous avez de la chance, je l'ai conservé, attention, il est fragile, allez pas déchirer la page ou faire une tache.

Prêt?

Le voici, tel que :

 « Ce jour, le 28 août de l'an de grâce le 2014 ème après la naissance de Notre Seigneur Jésus Christ, au lieu dit "L'Eternel Repos", le personnel, les pensionnaires, le directeur ont décidé ce qui suit  :

 

 Article 1

 

Les camps de détention connus sous l'appellation "Maison de Retraite" sont interdits dans le Département 23, et remplacés par des établissements destinés à accueillir le touriste. Des visites de vieillards, payantes et sévèrement réglementées auront lieu le dimanche, suivant les modalités suivantes.

 

a/ Les vieux seront installés dans des boxes climatisés, fermés à clefs par leurs soins afin que les visiteurs ne les importunent pas.

 

b/ Les vieux et les vieilles seront équipées de magnum 350 chargés et armés avec autorisation de tirer sur les visiteurs dont la tête ne leur revient pas.

 

c/ Les visiteurs seront obligatoirement habillés d'un pyjama rayé avec un numéro matricule à l'arrière.

 

c/ Ils seront pieds nus et la corde au cou.

 

d/ Ils éviteront de poser des questions, et même ils feront des petites gâteries, selon leurs moyens physiques et intellectuels.

 

 Article 2

Il a pour but essentiel et unique de renforcer l’article 1. Pour cette raison nous avons jugé inutile de rédiger d’autres articles.

 

Signé : le personnel et les pensionnaires de « L’Eternel Repos ».

In vino veritas et in vitam aeternam ! Pro deo gratias !

Et Amen !

Tes vaches avec les miennes !

 

(Déols, époque post-moderne. Derrière un verre de Pinot gris de Reuilly. Notamment.)

 

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