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1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 09:49

J’avais une vocation de « remplaçant ».  A l’école primaire mais surtout au catéchisme. A l’école, c’était simple : l’instituteur me disait, avec les ménagements d’usage, de me taire pendant que les autres chantaient, (Ma voix était horriblement fausse !) mais d’imiter les autres en ouvrant la bouche. Bref, dès 1946, je faisais du play-back. Mais le mot n’existait pas. Et je n’avais pas de modèle.

Ou apprendre ce métier tout nouveau ?

A l’église, tout le monde allait à l’église, sauf les enfants de l’Instituteur. Par principe laïque. Jacques et Jacqueline Naudet, si je me souviens bien ne rentraient pas dans l’église, lieu maudit, comme disent les anarchistes purs et durs. Bien qu’il y ait des anarchistes chrétiens, reconnus comme tels, par exemple Tolstoï. Et même Jésus, défini ainsi par André Malraux : « Jésus est le seul anarchiste qui ait réussi ».

Oui, mais réussi à quoi ? Ce n’est pas un genre de réussite qui m’attire beaucoup, même avec la couronne d’épines sur le crâne.

Enfant de Chœur remplaçant est une profession très délicate, à cause des gestes précis qu’il faut exécuter, en temps voulu, et d’autres détails importants pour que la gestuelle soit parfaite.

Mon principal handicap est que je ne comprenais strictement rien à ce que voulait dire le curé, qui s’exprimait en latin des faubourgs de La Champenoise, et qui, de plus, était surnommé « Nénesse », ce qui ne fait pas très sérieux dans la liturgie catholique.

Je vous explique comment ça se passait ? Vous avez raison de répondre : « oui », sinon je vous prive de ma rubrique et certains ne vont pas s’en remettre !

Voilà : c’est une pièce de théâtre, une pièce en un acte. Mais il fallait le dire !

Cette pièce nécessite des costumes, prévoit des mouvements, le transport d’un gros livre, et il faut servir à boire au curé, qui crève de soif dès 10h du matin. En outre, et toujours sauf erreur, les mouvements sont synchronisés avec un autre personnage, enfant de chœur plus aguerri en principe. En plus, derrière, le public vous attend au virage ! Il est vrai que c’est moins impressionnant que le Festival de Cannes, mais enfin, ça se passe à Saint Valentin, 350 habitants.

Plusieurs vieilles femmes vous guettent à l’arrière, et elles m’apparaissent comme des spectatrices sans pitié. Une bévue dans le rituel et vous êtes l’objet de plaisanteries qui vous poursuivront toute la vie (leur vie à elles).

Enfant de chœur, c’est encore l’expression que les « braves gens » emploient pour désigner les criminels. « A Saint-Maur, ce ne sont pas des enfants de Chœur ». Combien de fois j’ai entendu cette phrase !

Grave erreur d’appréciation pourtant : j’ai connu d’anciens enfants de Chœur, en particulier les frères Recco qui avaient à leur actif sept crimes de sang, dans des conditions particulièrement atroces. Ils ne manquaient jamais la messe, qui avait lieu le samedi. Leur score était infiniment moins important que ceux qui déclenchent les guerres les plus meurtrières. Les frères Recco sont pourtant d’anciens enfants de chœur ! Le Maréchal Pétain est un ancien enfant de chœur ! Ca ne l’a pas empêché de faire tuer des centaines de milliers de pauvres gens à Verdun… La formation d’enfant de Chœur ne prémunit donc pas contre le crime de sang.

Elle ne sert à rien.

Je me souviens bien, par contre, qu’elle était constituée de rituels compliqués et d’une simulation de la conviction la plus pure.

A un moment, le curé agitait une sonnette, on passait derrière lui en portant un livre très lourd et après qu’on avait joué le rôle de serveur au comptoir divin, il se retournait vers les paroissiens !

Nouveau coup de sonnette. On se mettait à genoux. Nénesse, excité par le vin de messe, hurlait quelques mots en latin de la Champenoise et c’était tout.

Alors les désordres étaient terminés, on regagnait la sacristie et on quittait l’habit de parade. On revêtait l’habit ordinaire.

Parfois, il y avait des compensations, par exemple un enterrement, où l’on défilait en direction du cimetière, en tête de gondole.

Un homme est attelé à un chariot qui transporte le mort.

Marche lente, rythmée, scandée.

Voilà qui donne une certaine noblesse à la cérémonie.

Et puis n’oublions pas les baptêmes où les heureux parents distribuaient, comme on semait autrefois le trèfle incarnat, les dragées à pleines mains. Alors les enfants de chœur couraient, ventre à terre, pour récupérer leur portion, et cette bonne action provoquait plutôt une concurrence entre les petits chrétiens qu’une incitation à la fraternité.

On était alors stagiaires, mais jamais titularisé.

Pour cette raison, je n’ai exercé cette activité que trois fois durant ma vie et je reste persuadé que les autres étaient pistonnés.

Derrière, le convoi était de moins en moins funèbre, au fur et à mesure qu’on s’étirait en queue de peloton… on vantait d’abord les qualités du défunt, que jamais on ne remplacerait, qui atteignait à la sainteté ou presque, puis, peu à peu, dans le cortège, on en parlait avec moins de zèle religieux, on lui trouvait de petits défauts, de plus en plus gros en queue de peloton.

- Ah ! il était coléreux…

- Et radin… pas plus radin que lui… Dieu ait son âme…

Heureusement le parcours n’était pas long et, très vite, la question venait sur les lentilles. Pas les « ers » de la Bible, bien connus des cruciverbistes. Ces lentilles-là n’auraient pas été échangées contre un droit d’aînesse, comme ce pauvre Esau, qui avait été volé par son propre frère… En Champagne Berrichonne, on n’aurait pas échangé un plat de lentilles contre un héritage !

Mais je m’éloigne du sujet, qui est l’apprentissage du métier d’enfant de chœur. Cette vocation m’a suivi plus tard, dans l’enseignement, où j’ai été durant deux ans, professeur remplaçant, avant de passer le CAPES.

Finalement, je n’ai peut-être pas insisté suffisamment : il existait peut-être un CAPES d’enfant de chœur.

Reste la fin : existe-t-il un examen pour devenir mourant titulaire ? Un CAPES de la Mort ?

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