Une nouvelle que la presse locale a qualifiée de stupéfiante est tombée mardi soir sur tous les téléscripteurs : le drapeau tricolore avait disparu la veille même du 8 mai dans la petite commune de Saivres, à deux pas de Saint-Maixent, cité honorablement connue pourtant pour son école de sous-officiers de l’armée de terre ! Une véritable provocation que ressentirent cruellement tous les adjudants encore à jeun en cette matinée anniversaire de victoire. Le pénible spectacle d'un monument aux morts mis à nu s'offrait donc, tristement, indécemment, au passant !
Pire encore : la presse nous porte au comble de l'émotion en nous apprenant que le 14 juillet dernier des événements similaires s'étaient produit lors de la célébration du Bicentenaire ! A l'époque, un seul drapeau avait disparu, mais c'était un signe.
La population de Saivres, nous dit le journal, s'était contentée de hausser les épaules ! Tout un village haussant les épaules, que voilà de bien piètres patriotes, qui se rendent au bistro sans autre forme d'indignation, alors que le symbole même de leur identité nationale a été proprement volé par un ennemi narquois !... Mais cette fois c'en est trop ! Finie la coupable indulgence ! « Maintenant on s'interroge », nous assure le quotidien local, et il est vrai qu'il y a de quoi ! Un drapeau volé, en pleine paix, la veille d'une telle commémoration, ça frise l'ultimatum, même pour ceux qui ne connaissent pas le latin. Du coup, voilà que dans ce Poitou profond dont les habitants ont arrêté les Arabes dès 732, on se souvient qu'il y a six ans « des vandales avaient arraché et replanté la tête en bas les croix des tombes ! » (sic).
Ah ! les salauds !... ainsi on se donne de la peine à produire des cadavres patriotiques, présentables, qu'on enterre correctement, avec les croix dans le bon sens pour le cas où la grâce de Dieu viendrait à s'abattre providentiellement sur eux, et des vandales viennent sournoisement la nuit les retourner à l'envers pour qu'ils échappent aux récompenses auxquelles leur sacrifice leur a donné droit !
Je n'insiste pas sur l'ignominie de la chose : le maire a porté plainte. Notre ami Raymond Rageau, Poitevin originaire de la région et particulièrement pointilleux sur les questions d'honneur, est tellement indigné qu'il nous a fallu deux bouteilles complètes pour le remettre sur pied !
J'ai essayé de lui remonter le moral. Le poète Georges Fourest**, dans son immortel « Négresse blonde », envisageait lui aussi de « planter les fleurs des morts à l'envers », ayant remarqué que les chrysanthèmes ne produisaient de l'effet dans les cimetières que sur ceux qui les déposaient, et pouvaient donc voir les fleurs à l'endroit, tandis que les vrais destinataires étaient condamnés à n'en sentir que les racines.
Il est vraisemblable que les drapeaux offrent la même particularité : ceux qu'ils émeuvent ne sont peut-être pas ceux dont les noms sont inscrits sur les monuments. En tout cas, et c'est ce que je viens d'écrire au maire de Saivres, il est peu probable que ceux de ses administrés qui gisent sous les croix à l'envers, en l'absence de tout drapeau, viennent se plaindre de ses services.
Peut-être même, finalement, auraient-ils aimé qu'on le leur vole, le drapeau. Avant qu'ils ne se fassent descendre, de préférence, et quels que soient les vandales qui se fussent livrés à ce larcin. En tout cas, aux dernières nouvelles, ils n'ont, jusqu'à ce jour, émis aucune protestation.
Rolland Hénault
("Articles 2001-1996" aux Editions de l'impossible)
* Arthur Rimbaud
** Georges Fourest (mort en 1945, qui se présentait avec le titre suivant : avocat loin la Cour d'Appel !)
Fleurs des morts
Ô Chrysanthèmes, fleurs d’or,
fleurissez les pauvres morts ;
chrysanthèmes, fleurissez
pour les pauvres trépassés…
Mais, sous la terre enfermés,
ils ne connaîtront jamais
vos pétales embaumés (*)
dans leurs tristes monuments,
las ! Ils verront seulement
vos racines : c’est pourquoi,
sentimental, à part moi,
je songe, ô vivants pieux,
que peut-être il vaudrait mieux
planter sous les cyprès verts
les fleurs des morts à l’envers !
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* Il est bon de faire observer que les chrysanthèmes sentent plutôt mauvais. (Note de l’Auteur)

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