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6 septembre 2026 7 06 /09 /septembre /2026 16:47

Jusqu’au milieu des années 1990, l’influence de la CIA sur Hollywood était surtout informelle ou secrète (financement de films anticommunistes pendant la guerre froide, comme l’adaptation d’Animal Farm via des fonds détournés, ou interventions d’agents comme Edward Lansdale sur The Quiet American pour inverser le sens anti-américain du roman de Graham Greene).

En 1996, sous l’administration Clinton, l’agence crée officiellement un poste de Entertainment Industry Liaison au sein de son Office of Public Affairs. Le premier titulaire est Chase Brandon, un ancien officier clandestin (cousin de Tommy Lee Jones, ce qui facilite les contacts). Son successeur Paul Barry et les équipes suivantes poursuivent le même travail.

L’objectif déclaré est double : « corriger les misconceptions » (l’image d’une CIA machiavélique, incompétente ou criminelle) et favoriser le recrutement en montrant l’agence sous un jour héroïque, compétent, intègre et indispensable. Sur le site de la CIA (section Entertainment Industry Liaison), on lit explicitement : l’agence aide les créateurs à gagner en authenticité, à « débunker les mythes », et propose même des « inspirations pour de futurs storylines » centrées sur ses succès historiques (tunnel de Berlin, opérations au Laos, etc.).

Observons que ce principe est d’ailleurs reprit par les services en France, à l’image de la valorisation qui va croissante dans le cinéma et les séries, de la police et de son rôle violent et répressif, mais aussi des services secrets et de leurs actions en dehors des cadres formels censés garantir les libertés et la vie humaine.

Contrairement au Pentagone (qui dispose d’un arsenal matériel – porte-avions, hélicoptères, bases – qu’il échange contre un contrôle strict des scripts via des Production Assistance Agreements), la CIA a peu de levier matériel. Elle n’offre que l’accès à ses consultants techniques, à son siège de Langley pour le tournage, à des rencontres avec des agents, et à des informations non classifiées. Son influence est donc maximale en amont, au stade de la préproduction, quand les idées se forment.

La CIA propose des storylines centrées sur ses « succès » et sur des éléments de langage positifs : l’agence comme organisation nécessaire face à un monde chaotique, ses « échecs connus mais ses succès secrets », le patriotisme, l’intégrité, la diversité des talents, le « tradecraft » (techniques d’espionnage). Sur son site, une rubrique « Now Playing » listait des pistes de scénarios. Chase Brandon passait des heures au téléphone à « pitcher » des concepts à des écrivains. Dans certains cas extrêmes, il est allé plus loin : pour The Recruit (2003, avec Al Pacino et Colin Farrell), Brandon a rédigé le traitement original de l’histoire et les premières versions du scénario (il n’est crédité que de « technical advisor »). Le film intègre des répliques sur les « nouvelles menaces post-soviétiques », justifie le budget de défense et réfute l’idée d’un échec de la CIA avant le 11-Septembre. 

Quand un projet est plus avancé, la CIA examine les scripts pour s’assurer qu’ils s’alignent sur son « Strategic Intent » (service, intégrité, excellence, mission de recrutement). Elle demande des changements : suppression d’éléments négatifs (manuels de torture dans Meet the Parents pour le personnage de Robert De Niro), atténuation de critiques, renforcement de l’image héroïque. Pour Zero Dark Thirty (2012), le scénariste Mark Boal a partagé le script et des détails ; des e-mails internes de la CIA montrent qu’il a utilisé des « talking points» approuvés par la Maison-Blanche sur le raid contre Ben Laden, et que l’agence a obtenu la suppression de scènes gênantes (officier ivre tirant en l’air, usage de chiens dans les interrogatoires). Le film met en avant l’efficacité de la CIA et relativise la torture. 

L’accès (tournage à Langley, consultants sur le plateau, information exclusive) est conditionné à une coopération. Les films et séries qui acceptent sortent avec une crédibilité accrue et une image positive de l’agence. Résultat : depuis les années 2000, on observe un basculement net de la CIA « diabolique » des années 1970-1990 vers des portraits de professionnels dévoués, souvent plus compétents que leurs homologues politiques ou militaires. Des films comme Argo, The Sum of All Fears, The Recruit ou des séries post-11-Septembre intègrent ces éléments de langage : la CIA comme bouclier indispensable, les menaces externes (terrorisme, États voyous) comme justification permanente, le secret comme vertu.

Par osmose narrative, les spectateurs absorbent, film après film, une vision de la CIA (et plus largement de l’État américain) comme force nécessaire, compétente et morale. C’est documenté, assumé par l’agence elle-même, et c’est le quotidien du bain permanent des cerveaux de la jeunesse occidentale, par trempage permanent via Netflix & Cie.
 

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