Le sabre et le goupillon furent longtemps associés dans les mêmes entreprises patriotiques. L'expression persista même bien après que l'on eut perdu l'habitude de sabrer l'adversaire et jusque dans les temps les plus récents, où l'on peut dire que la pratique du goupillon se raréfie dangereusement. Beaucoup de nos contemporains, en effet, terminent leur existence sans avoir eu l'usage de cet instrument, sauf peut-être pour le lavage des bouteilles vides.
Aussi sera-t-on d'autant plus surpris d'apprendre qu'en France, en 1999, le zèle religieux est si ardent, si chaleureux, si bouillant que les églises s'enflamment d'elles-mêmes, à cause de l'enthousiasme excessif des paroissiens.
J'en veux pour preuves plusieurs exemples choisis dans ma région particulièrement catholique. A Chatillon-sur-Indre, le 2 février, entre 12 heures et 12 h 15, l'Esprit Saint, complètement survolté, a mis le feu à la crèche et occasionné pour 100 000 F de dégâts dans le matériel sacerdotal.
Mais ce n'est pas tout, le même événement surnaturel s'est produit dans quatre paroisses proches de ce haut lieu de la foi, causant des dommages plus ou moins importants. A 12 kilomètres de là, à Vendœuvres, le même Saint Esprit s'est enflammé spontanément, renouant avec une tradition vieille de plus de deux mille ans ! Mêmes phénomènes à Clion, à Ecueillé, à Saint-Cyran-du Jambot où il s'est livré en outre à des « dégradations », assure mon quotidien.
On aurait donc bien tort de croire que la religion catholique agonise. Certes, les goupillons rouillent dans les bénitiers. La poussière s'accumule sur les chaises. Les araignées envahissent les confessionnaux. Mais l'Esprit veille.
Un jour le goupillon reviendra.
Malheureusement on ne saurait être aussi optimiste en ce qui concerne l'avenir du sabre, qui nous paraît bien compromis. Qui, en effet, à part peut-être quelques cosaques alcooliques, sait encore se servir correctement d'un sabre ? Et quel stratège oserait, en 1999, passer une commande quelque peu importante de sabres de cavalerie pour équiper une armée vraiment moderne ?
Or, un malheur n'arrivant que rarement seul, ne voilà- t-il pas qu'une crise sans précédent s'abat sur la glorieuse industrie de la médaille ! En effet, à Saumur, les entreprises Martineau, Pichard et Balme, toutes spécialisées dans la production de 265 médailles, sont menacées de fermeture. Alors là, je dis « stop ». On arrête tout, on réfléchit. Ou bien les quelques militaires qui restent boudent le produit français, ou bien l'on ne décore plus suffisamment !
Ce qui est grave, car, on ne me contredira pas sur ce point, tous les militaires devraient être médaillés ! Un militaire sans médaille, c'est l'aveu d'une incompétence inadmissible ! Que l'on crée immédiatement la médaille de la torture, la médaille du viol, collectif ou individuel, la médaille du village brûlé, etc.
Et si, par hasard, ça ne suffisait pas à relancer ce secteur de l'industrie saumuroise, que l'on distribue des médailles à la totalité de la population française. Purement et simplement. On pourrait commencer par les assassins, qui sont déjà du métier, un peu moins méritants que les généraux, certes. On continuerait par les voleurs, qui sont un peu moins méritants que les patrons ou les hommes politiques, beaucoup plus professionnels, eux, mais ils ont fait des études.
On finirait par les lampistes, les pauvres types, qui n'ont ni tué, ni volé, tous les anonymes qui ont simplement payé l'impôt sans rechigner, soufflé dans l'alcootest un mauvais jour, roulé à 92 km/h sur une départementale, cotisé pour la retraite, financé involontairement le Crédit Lyonnais, payé les chaussures de Roland Dumas, les vacances de la famille Tiberi etc., n'y a-t-il pas une forme de mérite aussi dans le fait de toujours tout accepter, de courber l'échine, et d'acheter soi-même le tube de vaseline qui servira à se faire mettre en douceur par son chef ? Inventons la médaille du Brave Con !
Allons, il y a un marché potentiel de 61 millions de médailles en France. Et il faudrait avoir une conception bien mesquine de la décoration pour se contenter d'une seule. Il y a un marché inépuisable en fait.
Si le sabre et le goupillon sont condamnés, que l'on sauve au moins cet élément essentiel du patrimoine de la France. Et que l'on sauve Saumur, son Cadre noir et tous les autres grands vins de la vallée de la Loire.
Rolland HENAULT ("Articles 2001-1996" aux Editions de l'Impossible)

/image%2F1527380%2F20231109%2Fob_745b22_eproshopping.jpg)