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18 avril 2026 6 18 /04 /avril /2026 08:16

Quand je pense à Raymonde Linossier, et Dieu sait si je pense à elle, à chaque instant, entre toutes sortes d’événements et de paysages, elle a si bien tenu sa place dans notre vie à tous, une place singulière, où elle s’amusait avec tant de bon sens, avec un si gai savoir, une place que ne gagnera personne, une place retenue, défendue pour toujours, eh bien, quand je pense à elle, elle ne m’arrive pas de l’autre côté. Ceux que j’ai aimés, ceux que j’ai perdus ne se lèvent pas avec tristesse d’entre des rangées de chaises et de grilles, serrés et brouillés comme elles, dans des pays de ciels fumés, de voûtes basses et de ronds-points noirs. Ils ne remontent pas des mines de la mort. Non, je pense à eux, je pense à Raymonde comme à quelqu’un qu’on peut voir le lendemain, le jour même. 

Elle va venir avec son air juste, avec sa gravité secrète, avec ses yeux sensés et tendres. C’est alors qu’il se passe un instant sans mesure, une seconde sans bornes, avant que je ne m’adapte aux ténèbres. Enfin, je ne sais pas ce qui s’est passé, c’était si court, cette immense blessure imperceptible…

J’étais parti pour me dire : « Qu’est-ce qu’elle fait donc en ce moment ? Elle pourrait bien me faire signe. Est-elle à Paris ? Je vais lui écrire. A-t-elle fait mes commissions à sa sœur, à Chanvin ? Nous devrions faire un tour à l’exposition des Inquiets, des Pires, des Irréparables. Il faut aussi que je l’emmène voir, un de ces soirs, les Grands Moulins de Pantin, ce dessin du père Hugo ravalé par Piranèse… » Bref, un tas de choses que nous aimons faire. 

Hop ! Le tour de clef du temps m’a serré le cœur. Chaque fois que je me sens en difficulté, que j’hésite sur la base, que je ne tamise pas la chose, que j’ai besoin d’un témoin dans un scrupule, je pense à vous, Raymonde, comme je pense à Charles-Louis Philippe. Enfin, j’ai besoin de vous en parler.

Je travaille, sans travailler, je lis un livre à l’envers, je reprends ce qui ne peut pas se reprendre, je poursuis ce qui ne peut pas se revivre, et je sens le chagrin se rouvrir en grand, lentement, le chagrin qui n’a pas séché, qui n’a pas durci pour moi. 

Si nous nous retrouvons ailleurs, et je ne peux pas m’empêcher d’y penser, comme un enfant, quand il m’est trop dur de me soumettre, et que nous puissions nous traduire l’un à l’autre, vous me ferez entendre raison, j’en suis sûr. 

Si nous nous retrouvons ailleurs, nous chercherons un mur qui ressemble à ce mur, boulevard de Port-Royal, que nous avons longé, où vous me consoliez quand j’étais malheureux. 

Nous tâcherons aussi de trouver un chemin pareil à ce chemin, tout au bout de Neuilly, où nous nous promenions un jour de vacances, avec Adrienne Monnier, et où vous avez dit, en vous tournant vers nous d’un air si sage : « Je suis heureuse… »

 

Léon-Paul Fargue (« D’après Paris » 1932)
 

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