Voici que les ministres s’insultent entre eux, et montrent une ignorance complètement inconnue jusqu’à ce jour, de la connaissance de la langue française.
Entre Amara qui dit que « c’est dégueulasse », en parlant des mesures que son maître a prises à propos de l’ADN et Devedjian qui en traite une autre de « salope », c’est à qui sera le plus bête dans la course à la décadence de la culture.
En effet, ces abrutis, que moi, en tant que simple citoyen, j’ai le droit de traiter de « sales cons » sans états d’âmes, voire de « vieille moule mal lavée » ou de «petite bite racornie », ne doivent en aucun cas, puisqu’ils sont ministres, manquer de respect au langage ministériel, que l’on peut qualifier de « soutenu ». Et ça se comprend, car aux yeux de l’étranger, nous passons tous pour des pauvres types ignorants, des pitres, des moins que rien. La connaissance du français, c’est la connaissance des registres (bas latin « regesta » : rapporté, inscrit) de langage, c’est à dire des « tons », des caractères particuliers d’une «tonalité de langage », adaptée à une situation donnée.
Les hommes politiques instruits, de Gaulle par exemple, savaient manier la langue française.
Les généraux de l’OAS, il les appelait « un quarteron de généraux félons ». Le félon faisait référence à la gravité de la notion de traîtrise dans l’univers de la chevalerie. Il redonnait au mot son sens premier. Du coup, il nous instruisait. Quand il parlait du « volapuk » (de l’anglais « world » et « puk », de l’anglais «speak » : parler) tout le monde se jetait sur son dictionnaire.
Car le volapuk, inventé en 1879, était une des langues artificielles internationales, qui a moins bien réussi que l’espéranto, et qui désignait un mélange de langues sur le mode péjoratif. De même, Mitterrand n’était pas un illettré, bien loin de là ! Il avait aussi ses formules, par exemple des citations ou des inventions : « Il faut laisser le temps au temps ». On peut déplorer qu’il l’ait laissé loin dans le temps, le temps du socialisme. Mais il ne nous a jamais ridiculisés. Quant à Georges Marchais, ce sont les médias capitalistes qui l’ont dévalorisé. Car, parler des « grands monopoles capitalistes », c’est une expression scientifique parfaitement noble.
Je crois que c’est avec Jacques Chirac que ça a commencé à se dégrader, mais c’était presque amusant, car il ne s’agissait pas d’une grossièreté indigne, mais d’une bizarrerie de son nègre de communication : «abracadabrantesque » était tout de même un néologisme d’Arthur Rimbaud.
D’ailleurs cette dégradation du langage apparaît dans les associations militantes. Je ne suis pas du tout admiratif devant la formule « Ni putes ni soumises». Dans d’autres contextes on peut, avec plaisir se traiter de « fils de pute» et encore faut-il faire très attention. La « pute » est une prostituée, que je me garderais bien de mépriser, et je réserverais ce mot pour une œuvre de fiction. La prostituée est un être humain, souvent une esclave. Les femmes du monde (mais quel « monde » ?) qui méprisent les « putes » sont souvent bien plus prostituées que les malheureuses qui font le trottoir. Elles font le boudoir, elles, et se vendent aux bandits qui nous gouvernent ou
à d’autres riches qui sont fatalement, dans ce système, les plus grands escrocs du monde.
Et d’ailleurs il y a des erreurs. Les « chiennes de garde » commettent un contresens, en reprenant la formule du communiste Paul Nizan, qui employait l’expression « chiens de garde du capitalisme ». Les « chiennes de garde » ont une connotation bizarre, qui donne l’impression qu’elles n’ont pas compris ce qu’elles souhaitent signifier. C’est une très mauvaise formule,
employée peut-être par antiphrase (ironie) mais je n’aime pas ça du tout. Parce qu’après tout c’est une insulte contre les chiens, qui sont pour ainsi dire l’emblème des anarchistes et les compagnons des solitaires.
Il n’y a pas de déshonneur à être chien, il y a du déshonneur à être de garde. Garde contre quoi ? Ce sont les hommes qui ont dressé les chiens en policiers.
J’allais en oublier « dégueulasse ». Eh bien, le peuple, vous et moi, a le droit, et le devoir de dire : Sarkozy est dégueulasse. Mais il n’y pas que lui, il y a tous ses ministres, y compris cette Amara et cette Rachida, qui font preuve en plus de « félonie ».
Nous avons, nous, citoyens d’en bas, le devoir d’insulte, le devoir d’utiliser les termes les plus bas pour désigner nos chefs, dont la bassesse est révoltante. Ça ne nous fera jamais mépriser des étrangers, au contraire.
Les révolutionnaires de 89-93 n’hésitaient pas, en particulier les conventionnels Marat et Hébert.
Contre les salauds, il faut écrire sale !
Parce que, en dehors du langage, dites-moi un peu quels moyens vous avez de vous débarrasser de cette monstrueuse exploitation des pauvres que, pour l’instant, tout le monde accepte.
Pas de pitié pour les putasseries !
Au fait « dégueulasse », ça vient de « dégueuler », et de « gueule », dont l’une des définitions d’Alain Rey est qualifiée « d’injurieuse », notamment « gueule de raie », qui signifie « gueule de raie des fesses, raie du cul ».
Alain Rey, toujours subtil et drôle, dit que « gueule de raie » est « senti » (sic) comme vigoureux mais non argotique.
Eh bien Amara, je la sens d’ici : elle pue. Sinon, elle aurait démissionné. Mais elle n’a pas d’odorat, et l’on sait que pour beaucoup l’argent n’a pas d’odeur.
Pour moi, si.
Rolland Hénault ("Articles 2009-2006" Editions de l'impossible)

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