Les adultes s’en souviennent peut-être ; les collégiens à coup sûr : il est fréquent qu’en sixième, on étudie Le Médecin malgré lui. Dans cette comédie de Molière, on retrouve tout le charme de la commedia dell’arte… et à l’époque, on avait parfois du mal à trouver ça drôle. Parmi ces bouffonneries à l’italienne, il y a généralement des quiproquos, des sous-entendus parfois un peu obscènes, des déguisements, des coups de pied au derrière et… des coups de bâton. C’en était trop pour les Éditions Magnard, habituées des livres scolaires : dans la version 2025 du Médecin malgré lui telle que Magnard la publie, la scène d’exposition, dans laquelle Sganarelle donne des coups de bâton à sa femme Martine, parce qu’elle l’insulte, a tout bonnement été expurgée.
Un utilisateur de X, « PhilConte 007 », montre deux photographies du texte de Molière pour rendre son propos encore plus explicite : dans la version Pléiade, Sganarelle « prend un bâton et lui en donne », en disant à Martine « Voilà le vrai moyen de vous apaiser ». Dans la version Magnard, trois lignes de texte et la didascalie en question ont tout bonnement été supprimées.
Comme il ne peut s’agir d’un hasard ou d’une erreur typographique, on est obligé de conjecturer. Est-ce une manière de ne pas glorifier les « violences fetzofam » ? Est-ce une sorte de lutte contre l’institution patriarcale, principal méfait de notre temps, selon une récente déclaration de Sandrine Rousseau ? On l’ignore. On aimerait savoir. Mais en tous les cas, il faut aller plus loin et revoir intégralement la littérature française – et même le cinéma. La gifle de Bourvil dans La Traversée de Paris ? On coupe. Jacquinot qui, dans La Farce du cuvier, menace sa femme acariâtre et dominatrice de la laisser se noyer tant qu’elle ne lui parlera pas correctement ? À la trappe ! Milady, récemment réhabilitée par Adélaïde de Clermont-Tonnerre, mais décapitée dans Les Trois Mousquetaires pour l’ensemble de ses crimes ? On oublie ! À grands coups de ciseaux dans le patrimoine, les féminicides, les « violences fetzofam » et le patriarcat blanc ne passeront pas.
On pourrait, avec un peu d’ironie, dire à ces censeurs stupides que la réponse nous est fournie par Martine elle-même dans la scène qui suit celle-ci. Lorsqu’un voisin, M. Robert, s’interpose en entendant les cris de la pauvre femme, Martine, très remontée, lui dit : « Et s’il me plaît, à moi, d’être battue ? » Amis gauchistes, ne déposez pas de main courante : c’est ce qu’on appelle de l’humour. D’ailleurs, dans cette scène, mari et femme se réconcilient sur le dos, littéralement, du voisin justicier qu’ils bastonnent ensemble pour le punir d’avoir voulu fourrer son nez dans une scène de ménage qui ne regardait qu’eux.
Finalement, nous avions bien tort, en sixième, de trouver Molière inactuel. Il a déjà parlé de tous nos maux contemporains, notamment la chape de plomb hypocrite du rigorisme religieux (Tartuffe) ou les féministes subventionnées (Les Femmes savantes). Quand les Éditions Magnard s’en rendront compte, on n’étudiera plus que Corneille…

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