"Cette semaine, dans mon collège, c’est la Semaine Bonheur. Doit-on en déduire qu’on y est malheureux tout le reste de l’année ?
La journée s’ouvrait, à 7h55, par une activité désopilante intitulée « Tu danses pas, tu rentres pas ». Un baffle diffusait de la musique et les élèves devaient entrer en dansant dans l’établissement. Évidemment, ils ont peu dansé… Pourtant, l’affiche était engageante, et rédigée dans une langue accessible aux élèves : «Au portail, à l’entrée du collège, seul ou en groupe. Montres nous tes talents de danseurs. » (sic) Voilà, voilà. Tout le monde est tenu de trouver tout cela «très sympa ». Aucun manque d’enthousiasme n’est toléré.
Je suis sûre que vous brûlez d’impatience de découvrir les animations de la semaine. Nous allons alterner tournois de baby-foot, chorégraphies, jeux de société, mandalas bonheur, pétanque, football... Demain, nous sommes censés venir avec une « tenue flashy », mercredi avec un sac détourné, jeudi avec des «chaussettes fun », dépareillées par exemple, et vendredi avec des « lunettes originales ». Je crains que les enseignants et surtout les administratifs ne continuent de se décrédibiliser en étant à peu près les seuls à suivre cette feuille de route… La sonnerie a été échangée aujourd’hui contre Happy, de Pharell Williams. La journée va être longue. J’ai hâte de découvrir les sonneries des autres jours de la semaine !
Les objectifs affichés sont « valoriser les comportements positifs et améliorer le climat de l’établissement », et aussi « favoriser la citoyenneté, l’engagement, la coopération et l’autonomie ». Pour cela, on nous demande de supprimer les devoirs à la maison, de ne pas programmer d’évaluation et de tamponner à chaque heure de cours les fiches de classe permettant aux élèves de remporter les « challenges » et les défis collectifs. Quelles récompenses leur propose-t-on? « Choix d’une playlist à la récréation, choix d’un dress-code pour une journée, choix de la sonnerie du jour, choix d’un repas à la cantine. » Évidemment, à toutes les récréations seront vendues des confiseries et la CPE attendait déjà les élèves, ce matin, à la grille, avec le panier en osier des anciennes ouvreuses de cinéma, rempli de paquets de Haribo™.
Outre qu’on n’est pas « sympa » si on n’utilise pas de franglais, quelle leçon tirer de tout cela ?
Quelle image du bonheur offre-t-on à nos élèves ? Le bonheur, ce serait ne pas travailler, ne rien apprendre, danser, manger des sucreries et, surtout, imposer ses choix et ses goûts aux autres. Le bonheur, ce serait donc la tyrannie ?
Bien évidemment, cela ne fait pas l’unanimité parmi la gent enseignante, qui se divise entre béato-enthousiastes, sceptiques et franchement hostiles. Les rangs les plus fournis sont ceux du dernier groupe, mais personne n’a tenu compte, dans le processus pseudo-démocratique qui a été suivi pour l’organisation de cette semaine, des remarques et réticences des enseignants, qui sabordent donc allègrement le projet en sous-main. Quelle hypocrisie que tout cela ! La plupart de mes collègues s’entêtent à essayer de mettre les élèves au travail, au milieu des ballons, des guirlandes, des Dragibus™ et des parties de baby-foot… Nous allons sortir de cette semaine encore plus épuisés nerveusement que d’habitude ! Mais nous serons tellement heureux !
Enfin, ils ont quand même prévu de la langue de bœuf à la cantine, parce qu’il ne faudrait tout de même pas oublier qu’on est à l’école ! On n’est pas seulement là pour rigoler ! On est aussi là pour apprendre à manger équilibré."

/image%2F1527380%2F20231109%2Fob_745b22_eproshopping.jpg)