Concurremment à ses aspects argotiques, grossiers, brutaux ou scatologiques (bosser, bouffer, baiser, déconner, chier, faire chier, emmerder, s'emmerder, être dans la merde, dégueulasse, etc.), le français contemporain le plus usuel présente aussi - pour compenser, peut-être - de fortes composantes résolument gnangnan, empruntées au vocabulaire des bébés, ou des personnes qui s'adressent aux bébés dans la langue qu'ils sont censés comprendre ou aimer.
Autant que les papas et les mamans, autant que les papys et les mamies, prospèrent entre nous les bises et surtout les bisous, qui jadis étaient réservés aux séances infantiles de guili-guili autour des berceaux populaires, et qui ont sauté de là dans tout le corps social, prolétarisé à la fois et infantilisé.
On n'est plus à l'abri nulle part, de nos jours : bises et bisous s'abattent sur nous au bas de toutes les lettres et toutes les cartes postales, de la part des personnes les plus inattendues, et dont nous ne savions pas que nous étions avec elles dans une intimité si étroite. Les secrétaires envoient de la Guadeloupe des bisous à leurs employeurs, les petits-enfants à leurs grands-mères très distinguées (qui en étaient un peu surprises, forcément, au début), les lecteurs à leurs écrivains favoris et les amoureuses à leurs amoureux, bien sûr, même dans le meilleur monde (ou dans ce qu'il en reste) ; bientôt ce seront les généraux à leurs soldats, les détenus à leurs avocats, les évêques à leurs derniers prêtres, les contribuables à leurs percepteurs. Nous ployons sous la bise et croulons sous le bisou.
"Dérivé régressif" dit de bise l'imperturbable Alain Rey. On jurerait qu'il ne croit pas si bien dire, s'il ne pesait si bien ses mots.
Renaud Camus ("Répertoire des délicatesses du français contemporain" -P.O.L Editeur)

/image%2F1527380%2F20231109%2Fob_745b22_eproshopping.jpg)