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17 janvier 2026 6 17 /01 /janvier /2026 10:29

En ces temps où il est question de guerre à venir et de se préparer à y sacrifier nos enfants, voilà que le gouvernement et l’état-major de l’armée française ont lancé, ce lundi 12 janvier, une campagne de recrutement pour un nouveau service national de dix mois. Moi qui suis assez âgé pour l’avoir effectué avant qu’il soit supprimé, plutôt que de vous proposer un classique de l’antimilitarisme anarchiste, je vous livre ici un souvenir parfaitement authentique de cette période où je fus recruté malgré moi dans un régiment d’infanterie, en Alsace.
Il serait vraiment dommage, vous en conviendrez après lecture, que les jeunes gens d’aujourd’hui, filles comme garçons d’ailleurs, ne soient pas plongés comme je le fus dans cette connerie épaisse, indispensable à la formation de bons républicains patriotes.
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Le terrain de manœuvres où se déroulent nos jeux guerriers et que nous rejoignons quotidiennement à pied, armés jusqu’aux dents, des sacs à dos bourrés de vêtements inutiles et d’ustensiles divers destinés à faire poids, s’est transformé ce jour-là en territoire ennemi où se trouve un dépôt de munitions qu’il s’agit d’anéantir.
L’objectif, sorte de casemate en ruine, se dresse au beau milieu d’une clairière n’offrant aucun abri naturel complice à l’assaillant, dont seule la témérité saura œuvrer à la réussite de l’opération. L’ennemi, qui tient à son arsenal destructeur, a placé l’un de ses hommes sur une hauteur voisine, équipé d’un fusil-mitrailleur et chargé de tirer (à blanc) sur tout dynamiteur trop voyant.

Des groupes de deux ou trois hommes sont constitués et chargés, l’un après l’autre, de remplir cette périlleuse mission. Je fais équipe avec un dénommé Mathès. Il s’agit d’un colosse lorrain sympathique, délinquant qu’on a sorti de prison afin de l’expédier à la caserne le temps du service militaire. Dans la chambrée, il m’a montré des coupures de presse relatant ses cambriolages et le procès à l’issue duquel il fut condamné. Si elle ne lui offrait pas un « dérivatif » à l’incarcération, sa présence ici serait une véritable ignominie car, ayant une jambe plus courte que l’autre, il boite sévèrement, et cela lui est bien sûr un lourd handicap lors des nombreuses marches que nous effectuons.

Pour l’heure, nous sommes affalés au fond d’un vaste trou, lui et moi, dans une partie boisée proche du « dépôt de munitions » à pulvériser. On nous a fourni pour cela une grenade (à plâtre) que l’un de nous, soldat d’élite, devra jeter sur l’objectif après s’en être approché le plus possible, en bondissant, en zigzaguant, en rampant.

Notre tour arrive. Mon compagnon me demande si je veux tenir le rôle du héros. Ça ne me tente pas. « Donne, me dit-il, j’y vais. » Je lui tends la grenade. Il sort alors du trou et, au mépris des plus savantes stratégies dispensées par les manuels militaires, se met à marcher droit sur le dépôt de munitions fictif, dans son déhanchement d’infirme qu’accentue une allure assez vive. Là-haut, sur son monticule, le copain au fusil-mitrailleur, oubliant toute complicité de chambrée, joue à merveille son rôle d’irréductible ennemi et tire sans discontinuer sur cette cible rêvée qui n’en continue pas moins sa marche obstinée.

L’officier chargé de l’instruction n’en croit pas ses yeux. « Mathès, couchez-vous, couchez-vous, nom de Dieu ! », hurle-t-il, en ajoutant quelques insultes. Mais le grenadier pas vraiment voltigeur n’entend rien, ou plutôt ne veut rien entendre, déterminé à poursuivre sa route parfaitement rectiligne, non pour démontrer que le plus court chemin d’un point à un autre reste la ligne droite, mais pour en finir au plus vite avec cette corvée. Parvenu à deux mètres du but, toujours debout, il dégoupille tranquillement la grenade et, sous une mitraille toujours nourrie mais impuissante, la jette d’un geste las à l’intérieur de la casemate où elle explose, libérant sa poudre blanche.
Se retournant alors vers moi en souriant, il entend le lieutenant* gueuler : « Mathès, vous êtes mort, c’est bien fait pour vot’ gueule ! »

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* Ce même lieutenant, lors d’un « stage commando », alors qu’on nous formait au combat de rue, avec ce qu’il convenait de savoir pour entrer dans les maisons, fouiller les meubles, etc., nous avait lancé : « Quand vous êtes entrés dans une maison, vous tuez hommes, femmes, enfants, Dieu reconnaîtra les siens ! »
 

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