La France dort du sommeil du juste. Quand on regarde bien l'hexagone, en vue plongeante, on le voit respirer, le souffle régulier. Quand il inspire, le Massif Central se soulève légèrement, et l'on ne sait pas si c'est le Puy de Dôme ou les seins de Danièle Gilbert, mais ça se gonfle un peu. Très peu. La France n'est pas très gonflée.
Quand elle expire, l'ensemble s'affaisse, mais vraiment très très peu. La France devient presque plate. Comme Danièle Gilbert. La France n'est pas vraiment malade, elle est un peu fatiguée. Elle a ses affaires. L'affaire Bonnet, l'affaire Tibéri, l'affaire Roland Dumas. C'est périodique, tous les 28 jours. La France est très féminine.
Mais elle ne saigne pas vraiment, elle saignerait plutôt les pauvres. C'est dommage car elle est socialiste. Pourtant, la France n'est pas méchante, elle ne mord pas, elle n'est pas tout à fait morte non plus, elle ne se décompose pas. Je crois qu'elle fait sa ménopause. Ou son andropause.
Monsieur Jospin, emblème des globules blancs et symbole de la translucidité, du silence et de l'immobilité, parle à la télévision. Il trouve que ce n'est pas bien ce que fait Monsieur Michelin. Que 7500 licenciements, c'est trop, ça pourrait réveiller les Français.
Malheureusement, ce n'est pas son rôle d'intervenir. Que les employés se défendent ! Monsieur Jospin ne peut rien contre l'Economie. L'Economie commence par une majuscule et Monsieur Jospin est minuscule malgré son mètre quatre-vingt dix.
Il représente l'Etat. L'Etat, sur les déclarations d'impôts, se paye plein de majuscules. L'Etat est émouvant, il s'appelle le « Trésor Public ». Mon Trésor, je t'aime, dommage que tu sois aussi une Femme Publique ! Avec une majuscule. Les vraies putes ne commencent pas par une majuscule. Elles commencent minuscules et finissent rue Blondel, plutôt qu'à Matignon.
Chez Michelin, ça va. Justement ça va trop bien, il y a des bénéfices et, du coup, Monsieur Michelin, qui n'est pas une pute, se dit qu'il pourrait en faire encore davantage. Donc il vire 7500 employés.
Monsieur Jospin, qui n'est pas précisément une pute, puisqu'il fréquente monsieur Hue, et Hue, ce n'est pas un nom de pute, dit aux employés, en substance, et bien qu'il n'ait guère de substance lui-même, puisqu'il est translucide : - Défendez-vous, travailleurs, on est derrière vous !
La phrase a été coupée au montage, malheureusement, je vous la livre en entier: - Défendez-vous, travailleurs, on est derrière vous, toujours prêts à vous enculer, ayez confiance !
Les "travailleurs" demandent à Robert Hue : - Qu'est-ce qu'on fait chef ?
Et Robert Hue répond :
- C'est la Fête de l'Huma, on n'est plus sectaires, on a abandonné la lutte des classes, alors j'ai invité des RPR, des socialistes, et quelques autre bonnes fourchettes.
La Fête de l'Huma, c'est pour n'importe qui, et c'est n'importe quoi ! sauf les communistes, évidemment !
C'est plein de bon sens, tout ça. Alors un mec lève la main : - Camarade travailleur, où as-tu travaillé ? - A Cormeilles en Parisis, j'étais rocker infirmier ! - T'as jamais été licencié ? - Non, forcément, puisque j'ai jamais travaillé. Je viens de bouffer avec Dominique Voynet, elle a pas voulu que je paye son repas avec les tickets-repas de la Fête de l'Huma. D'ailleurs, si vous achetez le Parisien du 16 septembre 99 il y a une photo.
Elle m'a dit : « Sois pas macho Robert ! Laisse-moi payer ma part, je suis pleine aux as ». Pendant ce temps-là Drucker m'invitait à la télé, avant Arlette. C'est sympa, j'ai vu Navarro, il joue dans des téléfilms où il a le rôle d'un mec qui est marié avec une pauvresse... Gouze-Rénal, elle s'appelle. Lui, il a un pseudo : Roger Hanin. Au début, ça s'écrivait « ânin », il a obtenu le changement d'orthographe.
On est tous des potes, à la gauche plurielle. Comme dit un copain qui fait de l'humour à la Fête de l'Huma, mais sur une petite scène, dans un coin où il n'y a que des alcoolos : - La gauche plurielle, c'est singulier !
On se marre.
En tout cas on s'amuse mieux que les 7500 pauvres gars qui ne vont plus avoir de boulot, sous prétexte qu'ils font trop bien marcher l'usine, et qu'ils ont voté à gauche.
Moi, l'usine, j'ai toujours évité... c'est pas bon pour la santé !
Du coup il m'arrivait de voter, une fois tous les trente ans. Et même communiste, par temps orageux. Maintenant je voterai « Campagnes solidaires » ! Il y a des copains qui m'ont dit :
- Fais gaffe ! ils sont déjà à la Fête de l'Huma !
J'ai encore confiance. Mais pour peu de temps, forcément.
Souvent, j'ai demandé à la Fête de l'Huma, de laisser passer en douce Elizabeth, que ça ferait un tabac etc... ils sont contre le tabac, ils sont contre la révolte. Ils sont ce qu'ils sont : pas grand-chose. Je leur ai dit : « Etre ou ne pas être, là est la question ».
Ils m'ont répondu : « Si t'es venu pour foutre la merde, t'es mal tombé ! »
Elizabeth chante, c'est son métier, comme les employés de Michelin. Je vous dis ça parce que, peut-être, quelques-uns ne connaissent pas. Et si vous pouvez organiser quelque chose, ça passera pas à Drucker, mais ça peut passer aux actes.
C'est beaucoup plus intéressant.
Un jour on inventera un vrai réseau culturel, et on les fera sauter tous ces collabos, tous ces complices de la misère, tous ces escrocs du peuple. Salut !
Rolland HENAULT
("Articles 2001-1996" aux Editions de l'Impossible)

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