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3 janvier 2026 6 03 /01 /janvier /2026 10:50

Je suis allé enfin chez l’opticien, et peut-être même chez l’oculiste. 
C’était une femme, en tout cas, et elle m’a regardé longuement dans les yeux. J’étais très ému. Elle m’aurait regardé plus longtemps, je n’aurais pas résisté, je serais tombé amoureux d’elle. Saisi d’une pulsion imprévisible, je me serais relevé et je me serais jeté sur elle.
Heureusement c’était une vraie professionnelle, elle a cessé de me regarder dans le fond des yeux juste avant la catastrophe.
Je l’ai aussi regardée dans les yeux, mais je ne lui ai rien fait payer. 
Avec le recul, je me dis que j’ai eu tort, car, à ma façon, je lui ai fait un fond d’œil.
Il faut dire que lorsque poussé par tous les membres de ma famille, qui m’avaient carrément menacé de mort, j’avais fini par céder. Par « menacé de mort », j’entends qu’ils m’avaient prédit une mort assurée au volant de ma voiture. Il faut dire que moins je voyais clair, et plus les véhicules que je m’achetais étaient puissants.
A la fin, je conduisais à l’aveugle, comme pour les dégustations de vin.
A l’origine, j’avais refusé l’opticien (ou l’oculiste, ou les deux) par entêtement. Je trouvais que ma mutuelle ne me remboursait pas suffisamment. Par ce refus je manifestais donc mon mécontentement. 
C’était un acte politique, un refus d’obéissance, un peu comme le type qui refuse de payer ses impôts.
De la désobéissance civile. Civique, même.
Certes je mettais en danger la vie d’autrui, comme on me disait, mais « autrui », je ne le connaissais pas personnellement. Autrui, je trouve qu’on en parle à tort et à travers.
Autrui d’ailleurs ça recouvre un pourcentage de cons extrêmement important, alors pourquoi le ménager, autrui ? D’ailleurs je lui laissais une chance, comme à la chasse, le « Nemrod » (ce mot est ridicule, il mériterait que Flaubert le consigne dans son dictionnaire des idées reçues ! Mais il est bien vieux, Gustave, lui aussi. Ah ! comme le temps passe !) laisse une chance au gibier.

Quand la belle femme m’eut bien regardé au fond des yeux, elle était tellement éblouie qu’elle eut la sagesse de me proposer des lunettes. C’était afin de ne pas succomber à mon charme, m’a-t-elle avoué en sortant.
Depuis ce jour, je passe ma vie à tenter de ne pas égarer mes lunettes. Je vois d’ailleurs très bien sans lunettes. Le vrai danger, en voiture, c’est que je pense toujours à autre chose qu’à la conduite automobile.
Je pense aux yeux de l’oculiste (finalement ce n’était pas une opticienne).
De toute façon, elle a déménagé, et elle est remplacée par un trou du cul dont je voudrais bien voir qu’il me regarde avec la même sensualité indécente, à cet endroit-là : mes yeux, le fond de mes yeux.
C’est mon intimité suprême et ça ne regarde que moi.
Et ce sera mon dernier mot.

 

Rolland HENAULT ("Oeuvres inédites ou presque" - Editions de l'Impossible 2018)

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