"Cependant le bruit redouble, les portes des deux tours s'enfoncent, d'effrayantes figures pénètrent dans la chambre... Fontanis se jette à genoux, il implore sa grâce, il demande la vie.
- Scélérat, lui dit un de ces fantômes d'une voix effrayante, la pitié fut-elle connue de ton coeur quand tu condamnas injustement tant de malheureux, leur effroyable sort te touchait-il, en étais-tu moins vain, moins orgueilleux, moins gourmand, moins crapuleux le jour où tes arrêts injustes plongeaient dans l'infortune ou dans le tombeau les victimes de ton rigorisme imbécile, et d'où naissait en toi cette dangereuse impunité de ta puissance instantanée, de cette force illusoire qu'assure un moment l'opinion et que détruit aussitôt la philosophie ?... Souffre que nous agissions dans les mêmes principes, et soumets-toi puisque tu es le plus faible.
A ces mots, quatre de ces esprits physiques s'emparent vigoureusement de Fontanis, et le mettent en un instant nu comme la main, sans en tirer autre chose que des pleurs, des cris et une sueur fétide qui le couvrait des pieds à la tête.
- Qu'en ferons-nous maintenant, dit l'un d'eux.
- Attends, répondit celui qui avait l'air du chef, j'ai ici la liste des quatre principaux meurtres qu'il a commis juridiquement, lisons-la lui.
En 1750, il condamna à la roue un malheureux qui n'avait jamais eu d'autre tort que de lui avoir refusé sa fille dont le scélérat voulait abuser.
En 1754, il proposa à un homme de lui sauver la vie pour deux mille écus ; celui-ci ne les pouvant donner, il le fit pendre.
En 1760, sachant qu'un homme de sa ville avait tenu quelque propos sur son compte, il le condamna au feu l'année d'après comme sodomite, quoique ce malheureux eût une femme et une troupe d'enfants, toutes choses démentant son crime.
En 1772, un jeune homme de distinction de la province ayant voulu par une vengeance badine étriller une courtisane qui lui avait fait un mauvais présent, cet indigne butor fit de cette plaisanterie une affaire criminelle, il traita la chose de meurtre, d'empoisonnement, entraîna tous ses confrères à cette ridicule opinion, perdit le jeune homme, le ruina et le fit condamner par contumace à la mort, ne pouvant venir à bout de saisir sa personne.
Voilà ses principaux crimes, décidez, mes amis."
Marquis de Sade ("Historiettes, contes et fabliaux" 1788)
Voyez qu'on n'a pas attendu le XXe siècle pour attaquer la magistrature et s'en prendre aux puissants. Les contes du marquis de Sade se moquent aussi des prêtres qui prêchent la morale en s'épargnant de la suivre. Je vous recommande en particulier "L'instituteur philosophe", vous découvrirez comment un abbé explique la Trinité à son élève. Enfin, je partage avec vous cette biographie très intéressante de Michel Delon sur la vie tumultueuse du marquis :
"Issu, du côté paternel, d’une ancienne famille aristocratique provençale et lié par sa mère à la maison de Condé, Donatien Alphonse François de Sade semblait avoir tout pour réussir. C’était compter sans les difficultés économiques de nobles montant à Paris et rêvant d’une carrière de cour. C’était compter sans une inadaptation radicale dont on ne sait si elle est sociale ou psychologique : le père avait échoué dans une carrière diplomatique, la carrière militaire du fils tourne court dans des rumeurs de scandale. L’esprit de révolte le pousse dans des aventures libertines avec des courtisanes. Son mariage arrangé avec une riche héritière n’apaise pas le mal-être qui s’exaspère dans des violences relevant du droit commun : une séance de flagellation, compliquée de sacrilège, le dimanche de Pâques 1768, le mène en prison ; une séance avec son domestique et des prostituées à Marseille en 1772 enclenche une dynamique judiciaire qui ne s’achève qu’avec la fin de l’Ancien Régime. Des cavales en Italie, une existence de hors-la-loi en Provence après une évasion ne font que retarder l’incarcération. Arrêté sous une fausse inculpation d’empoisonnement, il est condamné à mort pour des relations homosexuelles avec son valet. La condamnation est commuée, mais, lassées du scandale et des dettes, la famille et surtout la belle-famille obtiennent une lettre de cachet qui relègue Sade à Vincennes, puis à la Bastille sans perspective fixe de libération.
Ce n’est sans doute pas la prison qui transforme le libertin en philosophe et en écrivain. C’est elle qui le contraint à la lecture, à la réflexion, à la création. Dès sa jeunesse, il s’est passionné pour le théâtre, il a composé des pièces, il s’est nourri de la liberté intellectuelle du temps. L’immobilité systématise ses idées.
L’insurrection de juillet 1789 pousse l’administration à évacuer le prisonnier à Charenton dont seule la suppression des lettres de cachet lui ouvre les portes en avril 1790. Le marquis, devenu comte et chef de famille par la mort de son père, doit vite se changer en citoyen Sade. Il milite dans une section révolutionnaire. Jusqu’où a-t-il cru à la possibilité de changer la société ? À partir de quand a-t-il joué au jacobin ? Fidèle au prisonnier dans la détresse, sa femme s’est séparée du citoyen libre. Elle demande le divorce qui vient d’être établi et qui impose à Sade un strict contrôle de ses ressources.
Par nécessité et par conviction, le ci-devant devient écrivain. Il publie anonymement Justine ou les malheurs de la vertu (1791) qui dénonce les illusions de tout ordre providentiel, et prépare l’édition d’Aline et Valcour qu’il annonce sur la page de titre comme « composé à la Bastille un an avant la Révolution de France ». Il désavoue le premier texte et s’affiche comme l’auteur du second. Mais le propos est sans doute le même dans les deux. L’un décrit complaisamment les agressions sexuelles dont est victime la pieuse héroïne. L’autre suggère les mêmes sévices vécus par les héroïnes. Rattrapé par la Terreur et par son passé, Sade est arrêté pour modérantisme et comme homme de l’Ancien Régime. Condamné à mort, il échappe de peu à la guillotine.
Libéré par le changement politique, il publie en 1795 La Philosophie dans le boudoir, éducation libertine de la jeune Eugénie, à laquelle est lu le pamphlet "Français encore un effort si vous voulez être républicains", et Aline et Valcour, rapidement remanié pour l’adapter à la situation. Justine sidère le public et connaît un succès de scandale que Sade prolonge en amplifiant le texte, en l’aggravant et en le dédoublant dans La Nouvelle Justine (1799), suivie de l’Histoire de Juliette, sa sœur, ou les prospérités du vice (1801). Le roman devient une épopée du mal, décrit successivement du point de vue de la sœur vertueuse et de la scélérate Juliette.
Le pouvoir en train de se réconcilier avec la papauté et de rétablir l’ordre moral ne supporte pas le succès de Sade. Il enferme, définitivement cette fois, l’écrivain scandaleux qui ne renonce jamais à explorer ses hantises. Les écrits les plus violents ont été saisis et détruits, telles Les Journées de Florbelle, mais nous restent trois romans historiques dans le goût des romans noirs du temps. Sade sera redécouvert par les romantiques frénétiques comme Petrus Borel, par Flaubert, Baudelaire et leurs proches, avant d’être chanté par Apollinaire et les surréalistes, d’inquiéter les existentialistes, puis de servir de référence au groupe Tel Quel. Pourquoi le XXe siècle a-t-il pris Sade au sérieux ? a-t-on demandé. Parce que c’est un de nos plus grands conteurs de la cruauté et de l’absurde, un infatigable dénonciateur de tous les dogmes, un maître de l’humour noir et un poète de nos pires angoisses."

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