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Autoroute FM (107.7) nous avait avertis dès 13h30: un Poids Lourd venait de s’encastrer dans une pile du pont suivant la sortie n° 13. L’accident était sans gravité, aucun blessé, même léger. Il s’agissait somme toute d’un incident mineur, un contretemps, et une voix optimiste nous invitait seulement à « patienter et à nous arrêter dans les aires de repos ».

A 13h35, des feux de détresse, deux cents mètres devant nous, confirmèrent que l’information était exacte. Coups de frein sans excès de brutalité, nous étions prévenus. Ce qui donnait du charme à ce ralentissement, bientôt qualifié de « bouchon de un kilomètre », c’est qu’il constituait la première grande aventure des « vacances ». La sonde thermométrique affichait 31° à l’extérieur et nous ne regrettions pas de disposer d’une climatisation efficace.

Très vite, nous cherchâmes les aires de repos, annoncées par Autoroute FM. Ces oasis de fraîcheur devaient nous permettre de faire une escale aussi tropicale qu’imprévue.

- Musique et...le point info-route dans quelques minutes.

Nous apprîmes d’abord que « quelques minutes » équivalaient à environ un quart d’heure. Ensuite, il s’avéra que les « aires de repos étaient malheureusement situées 15 km en arrière, et, comme tout retour était impossible, elles demeurèrent pour nous du domaine des rêveries gourmandes.

A 14h10 minutes, la voix nous annonça une seconde fois qu’un accident sans gravité, le même, s’était produit à hauteur de la sortie n° 13. Elle nous conseilla la patience, sur un ton primesautier. Dans les aires de repos, nous pourrions trouver la fraîcheur et des produits désaltérants en quantité illimitée.

De plus les Employés de la société autoroutière et des Détachements entiers de Forces de Police s’activaient, nous affirmait-on, au rétablissement rapide de la circulation, au moins sur une voie, dans des conditions normales.

C’est à 14h23 minutes que nous avançâmes ensemble de trois mètres cinquante. La température n’avait pas beaucoup monté: 32 °.

Cependant, il s’était établi, parmi la masse des automobilistes, deux grandes catégories inégales: les climatisés et les non-climatisés.

Des sourires d’abord douloureusement ironiques, puis franchement hargneux, furent faciles à déceler chez les non-climatisés, qui, après quelques élégantes sorties sportives en petites foulées, se lassèrent de la course à pied.

Quand, à 15h02 exactement, la voix autoroutière nous annonça que tout allait au mieux, du moins pour les services spécialisés, un cri s’échappa d’un véhicule belge. Un enfant venait de subir une brûlure au troisième degré. Un autre cri, plus guttural, venu d’un véhicule allemand, fut suivi d’une information du même ordre: deux fillettes de 9 ans étaient en train de rôtir. Des téléphones portables jaillirent alors des véhicules à l’arrêt. Les conversations étaient animées, voire franchement tendues. Les Secours allaient-ils arriver? que faisait la Police? etc...

Malheureusement, si les portables questionnaient, les réponses ne parvenaient pas jusqu’à nous, et, à 15h47, se produisit le premier incident violent. Un climatisé en Mercedes Limousine reçut une décharge de pistolet à grenaille sur la vitre arrière-droite.

Le tireur, un vieil homme, qui portait courageusement sa croix de guerre sur son costume colonial, accompagna son geste de ces propos, très préjudiciables au bon rétablissement des relations franco-allemandes:

- Sale Boche, tortionnaire, rappelle-toi Verdun! Oradour! Rappelle-toi Oradour, fumier de Boche...Remember...Souviens-toi...

- Et puis mai 40 aussi, Remember-toi de mai 40 ajouta un immatriculé 45, qui avait dû se réfugier au-dessous de sa Loire...

Fort heureusement, la masse des véhicules se mit en branle et progressa cette fois de quatre mètres exactement.

La voix FM, toujours aussi guillerette, nous assura que la Patience était la meilleure attitude à adopter, que les Employés s’activaient plus que jamais, qu’une issue favorable était imminente: dans moins d’une heure, on pourrait certainement mettre en place une déviation sur les « routes de campagne ». Cette notion de « route de campagne » demeurait imprécise et l’on put s’apercevoir par la suite que le « réseau routier campagnard » était à son tour saturé. La voix nous conseilla alors à nouveau la Patience et les Aires de Repos, de plus en plus fraîches, mais aussi de plus en plus inaccessibles.

Maintenant, les incidents se multipliaient. Des Maghrébins furent traités de Bougnoules, des Parisiens furent traités de Parigots, un habitant de la Creuse, insulté par un natif de Tours, sortit une pioche à topinambours de son coffre arrière, et la rabattit à deux reprises sur la capot de la BM tourangelle. Le conducteur du véhicule du Jardin de la France s’aperçut alors qu’il mesurait un mètre soixante et rentra avec précipitation dans sa carrosserie inutilisable.

Cependant les premiers bébés commençaient à rissoler et des odeurs de cuisine s’échappaient des véhicules chargés de familles nombreuses. Il était bientôt dix huit heures, nous avions au total avancé de 62 mètres, la température était de 31°, quand un gaillard immatriculé 80 émit l’idée que « nous n’allions pas tous crever là » et que le temps du tirage au sort était venu.

Il avait été marin, il connaissait ces situations. Pour la survie de l’humanité, les plus forts devaient se nourrir de la chair des plus petits, d’ailleurs c’était conforme aux principes de l’Eglise.

Il y eut un silence. Puis des murmures et quelques approbations.

Le temps était devenu franchement lourd. Ma femme me fit observer que nous avions eu raison de prendre l’option « blindage » pour l’ensemble de la carrosserie. A 58 ans, nous n’étions plus guère en mesure de nous défendre.

- Ici, on pourra tenir encore longtemps...la jauge indique 50 litres... »

C’était assez rassurant. Heureusement, car un Russe venait d’ouvrir brutalement la portière d’une lourde Mercedes et commençait à lâcher des rafales de Kalachnikov. Il fut maîtrisé par deux Vigiles du Corps Diplomatique Bulgare, assommé et traîné sur la voie d’Arrêt d’Urgence.

Autoroute FM (107.7) annonça alors un peu de musique et, pour très bientôt, le « Point sur la Situation ». Une voix feutrée invita à la Patience, le Bouchon derrière nous atteignait désormais 8 km, mais nous n’avions rien à regretter: les routes de campagne étaient complètement bloquées.

A la faveur d’une avancée de six mètres, deux Routiers Belges entreprirent de se placer devant nous et de nous masquer le paysage. Dans un sens, c’était plutôt mieux, parce qu’ils nous cachaient aussi la plupart des scènes d’anthropophagie qui avaient lieu sous l’autorité du marin de la Picardie (département 80).

Finalement, on ne déplora guère de bagarres. Les Conseils des Services Spécialisés de Autoroute FM avaient été entendus. Nous pûmes enfin quitter l’autoroute au péage n° 13.

Très fair-play, la société autoroutière nous fit passer gracieusement. Il était 19h 22 minutes, la température baissait doucement : 30,5°.

Certes, il nous fallut encore deux heures, et dix kilomètres à travers champs, pour rejoindre la portion normale de l’Autoroute.

A 20h, après deux minutes de musique, la Voix FM nous remercia de notre Patience et nous souhaita d’excellentes vacances. C’est alors que nous aperçûmes, à un carrefour, dissimulés derrière un cordon de CRS en armes, plusieurs dizaines de policiers, protégés derrière des boucliers. Ils nous lancèrent quelques grenades lacrymogènes mais on voyait bien que ce n’était que pour la forme, et qu’ils ne nous considéraient pas comme de vrais manifestants.

Plusieurs automobilistes, en leur agitant des mouchoirs, leur témoignèrent ainsi leur sympathie, pour la façon dont l’affaire avait été menée.

Autoroute FM précisa une dernière fois que l’accident n’avait provoqué que des dégâts matériels.

Le lendemain, la presse locale, dans un entrefilet de sept lignes, rapporta l’incident sous ce simple titre:  Embouteillage.

 

 

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