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22 septembre 2018 6 22 /09 /septembre /2018 10:51

Le général Pinochet est très affecté par les propos malveillants qui ont été tenus sur son compte. C’est la presse du 5 juillet 2002 qui me l’apprend. Le général Pinochet est, en effet, un homme d’une délicate sensibilité. Certains détails de sa vie intime sont malheureusement peu connus du grand public et ça lui a fait beaucoup de tort. Et beaucoup de peine.

Aussi est-il temps de révéler aujourd’hui quelques aspects de sa vie intime, la modestie du général dût-elle en souffrir.

Par exemple, lorsque le président Allende se suicida d’une rafale de mitraillette dans le dos, Augusto (c’est son prénom, charmant d’ailleurs) a tout fait pour l’en dissuader. C’est en détournant l’arme fatale que l’incident fâcheux est arrivé. Allende avait en effet l’intention de mettre fin à ses jours le plus classiquement du monde, en retournant le pistolet-mitrailleur contre lui, par devant. Il avait choisi une arme automatique parce qu’il redoutait avant tout de se rater. Il était bien conscient de ses crimes et il se faisait justice.

Augusto, qui assistait par hasard à cette scène pénible, eut le réflexe de s’emparer de la fameuse mitraillette. Hélas ! dans la bousculade qui s’ensuivit, plusieurs coups partirent tout seuls. Salvador Allende avait mis fin à ses jours !

Augusto se tourna alors vers le mur et pleura longuement. Son ami était mort sous ses yeux, et il n’avait pas pu le dissuader d’accomplir l’irréparable.

Descendant alors l’escalier, le ministre des armées chiliennes, tout sanglotant encore, se rendit au stade de Santiago. Il avait l’intention de faire un jogging pour oublier ce drame fratricide. Hélas, encore une fois, le sort était contre lui. Augusto trouve le stade plein à craquer !

Des chiliens sont en train de jouer. Avec des haches. Un nommé Victor Jara a lancé un pari stupide, pour amuser la galerie : il assure qu’il va se couper les doigts et qu’il jouera encore de la guitare, ensuite, avec des prothèses. Un officier qui passait par là, lui lance un défi :

- T’en es pas capable, Totor ?

Il l’appelle Totor, c’est une tradition au Chili, les chanteurs ont pris l’habitude de fraterniser avec les pelotons d’exécution. Victor répond :

- Tu vas voir ce que c’est qu’un homme, un vrai !

Augusto accourt :

- Fais pas le con, Jara, après on va encore dire que c’est moi !…

Hélas ! pour la seconde fois hélas ! Victor s’est tranché la main droite. Tout heureux de ce bon tour qu’il a joué aux militaires, Victor Jara s’attache lui-même à un poteau :

- Eh ! venez les gars (il s’adresse aux militaires)… on va jouer à l’exécution sommaire !

Les militaires, sensibles comme à l’accoutumée, refusent. Victor insiste :

- Il n’y a pas de balles dans vos fusils ! j’ai vidé les chargeurs.

Alors les militaires, naïfs (comme à l’accoutumée) se mettent en position. Pour jouer, un sergent-chef crie :

- En joue !… feu !

Je traduis, c’est beaucoup mieux en pinochien de Santiago, mais le lecteur ne comprendrait pas, il serait fichu de commettre un faux sens et de croire qu’il s’agit d’une véritable exécution.

Bon, Victor Jara s’abat, le nez sur le sol. On appelle le SAMU. Les quatre pneus du véhicule ont été crevés par des pacifistes locaux. C’est la fatalité. Augusto Pinochet s’est retourné vainement contre le mur, pour pleurer ! Hélas ! (pour la troisième fois) il n’y a pas de mur dans le stade de Santiago. Augusto est obligé de sangloter à l’air libre. C’est une scène pénible. Victor Jara s’écroule en criant « vive l’armée, vive la dictature, vivent les bouchers ! » Les militaires, bouleversés, sont au bord de la crise de nerfs. On connaît la suite, les six mille spectateurs courant d’eux-mêmes devant les pelotons d’éxécution, après s’être mutilés pour expier leurs fautes (les Chiliens sont très catholiques).

Et alors hélas ! (pour la quatrième fois) dans ce pays déjà tellement touché par les drames humains, des centaines de personnes décident de disparaître. D’autres s’entre-torturent, s’entre-massacrent, dans le seul but de créer des ennuis à Augusto !

Certains, particulièrement retors, vont rejoindre des amis en Argentine, et ils se débitent eux-mêmes à la tronçonneuse, avant de se jeter des hélicoptères. Des femmes se font violer exprès par des patriotes ! Bref, c’est la pagaille. Augusto pleure de plus en plus. Il en gardera des séquelles si profondes que vingt-cinq ans plus tard il sera obligé d’aller faire soigner son pauvre cœur en Grande-Bretagne !

On connaît la suite. Des voyous le prennent en otage. Il faudra près de deux années de palabres pour qu’il soit enfin relâché, devant l’indignation de la conscience internationale.

Ah ! heureusement qu’elle est là, la conscience internationale !

Malheureusement, les tracas, les malheurs, les angoisses, ont miné Augusto. Aujourd’hui, à 87 ans, il est fatigué, son cœur bat la chamade. Aux séances de tir, il fusille moins bien. Avec la hache, il rate la main une fois sur deux. Devant le mur, il sanglote à peine. Bref, il est « affecté », comme le dit si judicieusement la presse internationale. Alors l’armée chilienne lui rend « les honneurs militaires », nous dit-on également.

Oui, bien sûr, voilà qui part d’un bon sentiment. Mais sera-ce suffisant pour adoucir les vieux jours de cet humaniste exemplaire, que le monde entier va bientôt pleurer ?

 

ROLLAND HENAULT 

(article paru dans l’Echo du Centre - 2002)

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