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11 mai 2013 6 11 /05 /mai /2013 13:54

 

L’opinion publique est constamment sollicitée par des chiffres, des statistiques, qui, la plupart du temps, n’éveillent aucun écho dans l’existence concrète. Il en va ainsi de l’actualité politique, économique et sociale. Mais c’est vrai, plus particulièrement, dans le domaine de la criminalité et de la détention.

On choisit, dans de nombreux médias, les crimes de sang les plus horribles et l’on présente alors, plus ou moins discrètement, la peine de mort comme le recours toujours essentiel. On ajoute, surtout les internautes, variété indéfinissable du peuple, que les criminels sont relâchés quelques mois plus tard et qu’ils récidivent.

Or, c’est parfois vrai ! Mais il est inexact qu’un criminel dangereux soit remis en liberté aussi rapidement que l’on dit, ou plutôt que le disent les prétendus membres de cette étrange association des gens honnêtes, dont les propos, sur Internet, sont souvent le résultat d’une machine, qui prévoit les réponses. (Emission entendue sur Canal +, dont j’ai malheureusement oublié le titre et la date, le lecteur doit donc me faire confiance, alors que je ne cite pas avec précision mes sources.)

En effet qui peut affirmer qu’il n’ira jamais en prison ? Il y a tout d’abord le risque de l’erreur judiciaire. Mais, et même si des armées de psychologues, de parapsychologues, de remédiateurs, de spécialistes de la réinsertion se mêlent de vouloir « sauver » le détenu, on peut conclure que, très souvent, ils n’ont aucune utilité. Et chacun de nous, sauf s’il est protégé par des milliards d’euros, peut commettre l’abominable. Si tous ces « spécialistes » que l’on voit sur les plateaux de télévision, babillent à propos de la prison, ils sont à leur aise. Tout simplement parce que personne ne peut se mettre à la place d’un détenu. Les meilleurs intervenants en détention sont probablement les visiteurs qui ont un contact direct au cours des parloirs. A la Maison Centrale de Saint-Maur (36) les visiteurs peuvent rester un week end entier.

Les enseignants jouent, s’ils sont des humanistes, un rôle également essentiel. Je suis désolé de prendre mon exemple. Mais, appelé en 1981 à « donner des cours » à Saint Maur, Centrale hautement sécurisée, je m’y suis tout de suite senti très bien. Huit jours plus tard j’étais attendu et puis les relations se sont encore approfondies, j’ose dire « améliorées ». Ils sont devenus mes « frères humains », comme dans la « Ballade des pendus » de François Villon. J’étais évidemment avantagé par la discipline que j’étais chargé de leur enseigner : la langue française. J’ai dû participer au sauvetage provisoire de quelques uns puisque certains sont demeurés sur place, à Châteauroux et je les rencontre parfois. D’autres me téléphonent, non pas d’un portable, mais après des démarches administratives qui aboutissent généralement à un accord. J’en rencontre parfois, dans la rue, dans un supermarché, et ce sont eux qui m’interpellent ! Je dois dire que je les confonds avec tous les autres passants. Ils sont dangereux ? Comme tous les hommes. Pas forcément davantage que les autres. Jean Rostand dit qu’un criminel n’est pas à lui seul responsable de son acte, et que l’environnement fabrique le crime à 50%, au moins. Mon expérience d’enseignant en détention, jamais à temps complet, m’a confirmé dans cette appréciation.

 

Je peux néanmoins rappeler quelques chiffres, moi aussi, et ceux-là ne sont pas discutables : en juillet 2012, il y avait en France 67 373 détenus pour 57 408 places. La superficie octroyée à un détenu variait entre 2,4 m2 et 4 m2. (Sources : Commission Pénale de la Conférence des Bâtonniers de France). En outre, on dénombre 1 suicide tous les trois jours (3 tentatives par jour) et, en 2011, on a relevé le chiffre de 110 suicides en détention.

Ces statistiques qui donnent pour beaucoup de gens une estimation du malheur des détenus ne sont pas suffisantes pour rendre compte de la misère morale des personnes incarcérées. Car cette misère-là ne se mesure pas. Elle est faite de moments douloureux qui ne durent parfois que quelques heures, parfois plusieurs jours, parfois des semaines. Un correspondant qui ne vient pas, une lettre qu’on attend pour le lundi et qui n’arrive que quinze jours plus tard, en détention, c’est terrible. Ici je prends un exemple qui va être éclairant, j’espère. Le témoignage de Louis Lecoin, militant anarchiste de la Paix, qui passa 13 ans de sa vie en prison, pour refus de porter les armes, et voilà ce qu’il écrit en 1948, dans « Défense de l’Homme » :

« Pas un de vous ne souhaiterait l’emprisonnement même de son pire ennemi s’il se doutait de la profonde détresse, qui accable l’homme en prison ».

Car la suppression de la peine de mort, que j’approuve pleinement, a donné lieu à la peine de vie, qui ne vaut guère mieux. C’est bien le mot « peine » qui choque vraiment. C’est la souffrance de l’homme enfermé.

On n’est pas très populaire quand on enseigne en détention, on s’attire des réflexions du genre :

« Vous donnez des cours à des crapules qui ont violé et massacré parfois toute leur famille !... ». J’ai observé que le viol était souvent invoqué et que les atteintes sexuelles étaient les plus durement condamnées ! Il m’est difficile de juger, et je n’en éprouve pas le besoins, des personnes qui ont commis des viols, mais pour être allé parler de la prison dans d’assez nombreux établissements scolaires, j’ai pu constater que la peur du délit sexuel était grande chez les jeunes filles, et aujourd’hui chez les jeunes gens…Comme s’ils avaient deviné que la prison donnait leu à la formation de gangs rivaux. Et je ne mets pas en cause le personnel de surveillance ! Les interventions dans ces cas particuliers sont très difficiles à déceler et les cellules où vivent 4 personnes sont, par définition, malsaines !

Quand on sort de prison, qu’on sait qu’on va sortir trois heures plus tard, on ressent une impression étrange : celle de ne plus respirer le même air.

C’est bien la société dans son ensemble, qui crée un terrain favorable à la violence, à la morbidité, à la peur de l’autre. A partir de là, les uns ou les autres sont plus ou moins faibles et sensibles à ce climat, constamment entretenu par les médias.

Autrefois, dans l’Armée française on désignait la prison, par le terme ironique de « Petit Château ».

La vraie prison n’est pas la vie de château que certains imaginent, ou veulent imaginer.

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