Des dizaines, des centaines d’ouvrages paraissent en ce moment même, à l’occasion du bicentenaire de George Sand !
On en voit partout, dans les supermarchés, dans les librairies, dans les Mac’Do, dans les boucheries, dans les boulangeries, dans les pressings, dans les épiceries arabes, dans les brocantes berrichonnes, dans les vide-greniers creusois, dans les foires-expositions poitevines, dans les comices agricoles, chez les marchands de tracteurs, de moissonneuses-batteuses, chez les marchands de chaussures, chez les spécialistes en dessous chics, chez les spécialistes en dessous pas chics, à la SPA, à la MSA, à la SNCF, dans les commissariats, à l’Hôtel des Impôts…
Et moi, pauvre de moi, qui n’ai encore rien écrit sur le sujet !
Rien ! Pas l’ombre d’une virgule ! (entre parenthèses, l’ombre d’une virgule, c’est pas grand-chose, pourtant !)
De quoi j’ai l’air ? Oui, répondez franchement : de quoi j’ai l’air ?
Je vais vous le dire, de quoi j’ai l’air : d’un attardé mental, tout simplement ! d’un dégénéré ! d’un pas fini !
Ça ne peut pas durer, voilà ce que je me suis dit. Et j’ai ajouté en mon for intérieur : « Tant pis, je balance, je lui avais promis le secret, à George, par un vieux souci de galanterie française, mais là je suis trop humilié. Je supporte plus. »
Alors oui, j’avoue : j’ai été l’amant de George Sand !
Ça vous en fout un coup, hein, les gigolos ? les mâles les vrais, avec le brushing, les marques, les voyages exotiques et tout le toutim ! peut-être même le bowling, le branling !… Et pourtant c’est vrai.
Même que je suis parti en voyage de noces avec elle ! A Venise.
Plus exactement, à Argenton-sur-Creuse, la Venise du Berry !
J’entends encore, le soir, le chant des gondoliers, le clapotis des eaux limpides derrière la gendarmerie d’Argenton, le doux roucoulement des sifflets des représentants de l’ordre…
Et puis voilà, je me gondolais sur les eaux de la Creuse et je suis tombé malade, elle est allée chez le médecin, rue Auclert Descottes… J’aurais dû me méfier à cause du nom : Des Cottes, oui, tiens, sans la majuscule ! il s’en est vite débarrassé, des cottes à George… et moi tout seul comme un con avec le gondolier qui gueulait comme un veau ses canzonettas, ses librettos, ses italiâneries… et puis la voilà qui se raboule avec son toubib, et qui m’annonce froidement :
- Ecoute, Roro, faut pas m’en vouloir, mais je préfère le toubib, il connaît des spécialités, lui, il est pas toujours à me faire le coup de la bérouette berrichonne, un coup à l’endroit, deux coups à l’envers… il sait s’y prendre, il a étudié l’anatomie… il connaît même le kamasoutra dans sa version creusoise ! Avec la langue fourchue de Bourganeuf et l’orteil vibromassant de la Souterraine…
J’essaie de l’attendrir, elle est romantique, après tout :
- Je t’aime, George, je vais mourir d’amour, d’ailleurs, je cours chez Jardiland m’acheter un saule pleureur, t’auras ma mort sur la conscience… tu sentiras plus rien, avec un poids pareil, les agaceries du toubib, ça te fera plus aucun effet…
Mais elle a été intraitable, George :
- Ecoute arrête de pleurnicher, tu me rappelles Mumusse, avec le coup du saule… T’as qu’à aller le voir, Alfred, et puis tu te fais pédé, vous filez tous les deux à Venise, en vous tenant par le petit doigt, ça fera pareil…
- Mais il est mort, Alfred de Musset ! et enterré !
- Le salaud ! pourvu qu’ils le coincent pas au Panthéon ! allez tchao Bambino… je retourne à Nohant, après j’irai à Passy, j’ai un pollack qui m’attend… Chaud Pin, il s’appelle, ça doit se mettre au féminin, un nom pareil…
Rolland Hénault
("Articles Volume 3" années 2005-2001 aux Editions de l'impossible)

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