Vierzon.
Le mot évoque immédiatement une ambiance familière et bon enfant. Comme Romorantin et comme Landernau, Vierzon symbolise la France. Mais la France provinciale et industrielle, la France des machines plutôt que la France des pâturages.
Sur les cartes ferroviaires de la communale, Vierzon est indiqué en grosses lettres, et au-dessous, on peut lire « métallurgie ». La SNCF y a fait se croiser deux des plus grandes lignes de chemin de fer, Paris-Toulouse et Nantes-Lyon. Ces quatre noms de ville résument la France, réconcilient le nord et le sud, la France d’oïl et la France d’oc. Vierzon est un noeud ferroviaire. Vierzon est un noeud routier. Vierzon noue et dénoue la circulation dans tout l’hexagone. Il est impossible de ne pas être allé au moins une fois à Vierzon.
On en parle en plaisantant, sur un ton débonnaire. C’est une ville où l’on passe. On ne s’y arrête guère. Personne ne fait de cure à Vierzon. Personne ne visite Vierzon.
Ça ferait rire les voisins, si on leur disait, tout simplement :
- « Cet été, tiens... je vais aller passer trois semaines de vacances à Vierzon ! »
C’est la vertu de Vierzon que de prêter ainsi gentiment à sourire. Parfois, même, il suffit de prononcer le mot :
- Je suis passé par Vierzon ...
- Ah ! oui, Vierzon !… reprend l’interlocuteur, amusé, et manifestement en proie à une forme de jubilation franco-française. Vierzon, c’est à la fois le Village, les Forges et la Ville. C’est la ligne de démarcation, c’est le canal du Berry, c’est le rendez-vous entre le syndicalisme ouvrier et le serf paysan du Moyen Age.
A Vierzon, l’urbanité croise la ruralité. Vierzon rassemble ses quartiers dans le chiffre trois, et, à ce titre, est plus française que Colombey les deux Eglises.
Vierzon, c’est la lutte ouvrière, les grèves, la gauche intraitable, les tracteurs américains francisés, re-nationalisés. C’est l’Ecole Professionnelle, les ponts métalliques et les usines des années cinquante, avec sirènes et fumées pour tous !
C’est la Reconstruction. C’est l’ouvrier paysan, qui voit rouge, même quand il est au vert dans son potager de banlieusard sans capitale.
Le buffet de la gare de Vierzon fut longtemps considéré comme le plus poussiéreux, le plus charbonneux, le plus fuligineux de toute la France métropolitaine.
Roland Dubillard en dit beaucoup de mal, mais avec tellement d’attendrissement ! Aragon le cite dans les « Beaux Quartiers » sans, toutefois, qu’il en fasse partie. George Sand, à qui rien n’échappe, a noté son existence.
Vierzon est historique, littéraire, industriel, agricole, musical.
Vierzon dispose d’une forêt, d’un début d’autoroute gratuite, et d’une clinique psychothérapique.
Vierzon a élu un maire qui ne parvient pas à réussir dans le monde politique, et qui n’y parviendra jamais, parce qu’on ne trahit pas Vierzon.
Je sais ce qui fait la force poétique de Vierzon : c’est le « V » et le « Z ». Vierzon est à la fin de l’alphabet, mais les derniers seront les premiers, plus tard.
J’adore Vierzon.
Mais comme la plupart des français, je n’y réside pas.
Si tous les français habitaient Vierzon, Vierzon serait une ville banale, comme Paris, Londres, Tokyo ou Hong Kong.
C’est pourquoi les français, impressionnés et respectueux, habitent tout autour de Vierzon, parfois même assez loin, comme c’est le cas à Lille, à Brest, à Biarritz ou à Nice.
Ils agissent ainsi par pudeur et par délicatesse. Il faut être digne de Vierzon.
Vierzon, je te salue !
Rolland HENAULT ("Oeuvres inédites ou presque", Ed. de l'impossible)